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Blues Rock / Freddie King - Je vous en remets une tonne ?

par lou 17 Octobre 2013, 10:59

On appelle ça la culture du bac à disques. Une aventure qu'ont connue certains glandeurs, qui passaient leur vie chez le marchand de vinyles du coin. Sacrifiant ainsi la révision d'un éventuel contrôle de maths. Pérégrinations hasardeuses, avec des moyens limités. Si vous avez hanté les échoppes maudites, avant que l'ordre nouveau du CD ne vienne tout régenter, vous savez de quoi je parle. L'odeur si particulière de ces boutiques mérite à elle seule qu'on la décrive. Mélange de carton, de poussière et de cire acre, au moins tout cela vivait. Que voulez-vous ressentir en achetant une rondelle de plastique, dans une boite en plastique, le tout enveloppé de plastique. Et pour les fauchés dans mon genre, la contrainte du bac à soldes renforçait les sensations. Surtout avec la vieille chouette derrière son comptoir, vous lorgnant à mort. Et examinant SOIGNEUSEMENT chaque disque, quand on passait à la caisse. Trois albums de plus, dix-sept francs la pièce. Un peu de bol et on embarquait un quatrième à moitié prix. Tant la maison était pressée de se débarrasser de ces machins invendables. La situation me mettait en prise directe (ou était-ce déjà en opposition totale ?) avec la façon dont mon trou à rats (galeux) fonctionnait. Et fonctionne encore. Bien sûr, dans la pêche aux galettes miraculeuses, le blues arrivait bon premier. John Lee Hooker, Albert Collins, Muddy Waters, T Bone Walker, Howling Wolf avaient patienté pendant des années. Et encore, on m'a piqué (alors que je les reluquais sans avoir de blé) un Hound Dog Taylor et un JB Hutto.

Si j'ai pris des baffes, rarement l'une d'elles à résonné avec l'impact de My Feeling For The Blues (1970). Quoi de plus normal que d’être collé au mur, lorsque on se chope une torgnole d'un  Freddie King approchant les deux mètres. Et quand le gars en question joue comme un malade, sur une Gibson 335, tout ce qui est devant écope salement. D'ailleurs il prévient : «Je sais que vous avez entendu parler du blues/J'aimerais vous donner ma façon de le voir/Parce que je pense maitriser». Le tout dit d'une voix très douce et posée. Pas de beuglement à s'arracher les tripes. L'ensemble du disque repose sur des tempos moyens, d'ailleurs. Longue coulée de crème au chocolat, poivrée par les perles de la guitare. Produit par King Curtis (rien que ça), arrangé par Donny Hathaway, l'ensemble pourrait servir de référence à une introduction, sans douleur, aux joies du blues. Après ça, plus moyen de revenir en arrière. Fini. Foutu. Allez chercher quelqu'un qui sorte des sons pareils de sa râpe. Le jeune Eric Clapton en est aussi resté (en son temps) sur le cul. À se demander pourquoi la baraque tremblait. The Stumble (grand classique de Freddie) se résume à une longue chicorne avec les cuivres. Pas plus de quinze ou vingt notes là-dedans. Chacun expose ses arguments et laisse parler l'autre. Duel à fleurets mouchetés. Et puis, alors qu'on commence à trouver que le sax s'éternise, surgit une rafale de notes. Vicieuses, rouées, défigurant le thème à grand coups de vitriol. Remportant une victoire définitive. Les énormes paluches (pas de médiator, mais deux onglets) font de la dentelle, brusquement. Le tirant des cordes devait approcher du monstrueux pour résister à tant de force. Originaire du Texas, Freddie avait commencé sa carrière dans les années cinquante, avec des hits instrumentaux. Et, apprenait-on au dos de la pochette (un court texte de Patrice Blanc Francard) ses premiers concerts européens s'était déroulés en ouverture de Joe Cocker. À l'époque où il servait de paillasson à Leon Russell. Celui-là même qui produisit trois albums de Freddie, sur son label Shelter. Mais j'extrapole. Il y a des années lumières jusqu'à mon disquaire de quartier.  D'ailleurs quand j'ai connu Freddie King, il était déjà mort. Fin 1976, à peu près en même temps que Tommy Bolin. La vie est passée en trombe sur tout cela, sans trop s’arrêter pour me demander mon avis. Menant exactement à une forme de paradoxe. A savoir que si vous avez tendu la main à My Feeling For The Blues, il vous sauvera (33 ans plus tard) la mise au long des après-midi acides et sans but précis. Le batteur et le bassiste toujours aussi costauds, et les cuivres rutilants sans une tache de rouille.

La surprise n'en est que plus moche, en découvrant comment Freddie a pu, par la suite, être stérilisé par Russell. Ainsi Getting Ready (1971). Le premier morceau est englué à mort dans les claviers. Ne laissant à la guitare que le strict nécessaire pour respirer. Une honte. Et malgré un (petit) rééquilibrage des forces, le reste est frustration sur toute la ligne. On vit dans l'angoisse de devoir (encore) subir la mégalo ivoire. Qui se prend d'ailleurs des raclées énormes, chaque fois que la Gibson émerge. Et  puis arrive cette reprise du Going Down de Don Nix. Piano bien trop haut dans le mix, mais il y a ces tirés de cordes gigantesques. Là, Freddie King est inaccessible. Honnêtement. En à peine trois minutes, il fait péter les sismographes, les applaudimètres, et tout ce qui mesure avec des aiguilles. L'album Burglar (1974) produit par Mike Vernon, est vingt fois meilleur. Chaque composante a été imbriquée pour mettre le reste en valeur. On s'écoute, si vous préférez. Les tempos sont souvent funky blues. Mais avec de la gratte dans tous les coins. A l'endroit ou à l'envers, les six cordes tiennent le crachoir. Et un certain Eric Clapton (avec son groupe) donne la réplique à Freddie, sur hélas un seul morceau. Petit champ de mines, où les deux gaziers s'en mettent plein la tête, au sens noble du terme. Gaffe, je te balance un éléphant. Bouge pas, voilà un autobus pour ton portrait. C'est malin de jeter tout ça, faut dégager la rue maintenant. La leçon a dû être dure pour tous les Chicken Shack de la création. Le bureau du blues de Sedan (qui chapeaute notre connaissance en matière de douze mesures bleues) nous ferait pendre d'en rester là. En nous signalant que (selon certaines sources) Freddie aurait pompé son grand classique (Hideaway) chez Hound Dog Taylor. On peut trouver pire comme inspiration.

Je sors The King Federal Years, et je monte le son. Imposante compilation (54 titres) des faces enregistrées pour le label Federal. Entre 1960 et 67. Attention, c'est du sauvage. Du flamboyant garanti pur jus de phalanges. Un énorme paquet chauffé au rouge. Et déversé sans compte-gouttes. La technique est simple (façon de parler) déjà redoutablement au point. Inutile de souligner la fraicheur de tout ceci, en dépit de la date de parution. Évitez autant que possible le live du festival d'Antibes (1974) qui est une insulte sonore à la  mémoire d'un grand guitariste. Mais les deux DVD disponibles en France sont recommandés, en dépit de quelques restrictions techniques. Live At The Sugarbowl (Caroline du Sud, Septembre 1972) nous présente le bonhomme au sommet de son art. A savoir qu'il se campait (bonjour le bestiau) au centre de la scène, passait la première, et raclait ses cordes jusqu'à ce que ça dise pourquoi. Le son est moyen, et l'ampli de guitare part un peu en couille. Par contre, présentez-moi l'andouille responsable des images. Il a multiplié les fondus enchainés les plus énervants/chiants/gonflants qu'on puisse imaginer. Crucifiez-le sur sa table de mixage, qu'on n’en parle plus. The Beat est bien meilleur, à tous les points du vue. Enregistré dans les années 60, lors d'une émission télé texane, on ose espérer que les rednecks s'en sont étouffés. C'est la vision que je préfère de Freddie King, un géant noir en sueur sur sa guitare. Occupé à étrangler (d'une main) tous les fachos de Mississippi Burning, en s'assurant que les gamins montent leur groupe, dans le garage du vieux. Pas évident d'arriver à oublier la minette qui gigote derrière le groupe tant elle fait décoration, par contre. Ni le présentateur gluant. L'image et le son sont corrects. Dommage que tout ça soit si bref. J'ai fait beaucoup de conneries dans mon existence. Mais toujours je suis revenu au blues. Comme quoi, fouiner les bacs à soldes est parfois utile.

Laurent

LIEN : Site Officiel

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