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Rock Psychedelique : Doctor John - Vivre La Crise

par lou 10 Octobre 2013, 11:09

Honnêtement, la carotte est belle. Une série de cinq CD pour vingt euros. Fidèle reflet des temps actuels. Little Feat ou J Geils Band, Spirit ou Doobie Brothers, grands noms d'avant-hier, totalement oubliés. Gloires soldées pour le bénéfice de quelques curieux. On a même réussi à faire entrer Sly Stone dans ce système. Pensez s’il a dû falloir lui appuyer fort sur la tête. L'embaumement express concerne aussi la période CBS des Dogs. Rationalisation et laminage sont les nouvelles mamelles de l'industrie du divertissement. Toujours la même recette, une boite à l'aspect de jeu de cartes, les disques glissés dans d'atroces facsimilés des pochettes originales. Avec un résultat global d'une infinie tristesse, quand on pense à la splendeur des bons vieux vinyles.  Un livret ? Des frais en plus ? Vous rigolez, mon vieux. Marge décuplée, idéalisme concassé. Toujours profiter de la panade pour se faire un maximum de blé. Alors on parcourt le monument aux morts. A la recherche forcément charognarde d'une bonne affaire. Tiens Doctor John, lui qui manque salement à ma culture. Aperçu plusieurs fois dans des tenues extravagantes, et chouchou de la critique à une époque. Belle revanche pour l'ancien accompagnateur de Sonny And Cher. Si j'ai bien compris, dispensateur d'albums solos ayant tout de la cérémonie vaudou. Avec les Meters pour accompagnateurs. Premier constat, la logique commerciale défie l'entendement. Jugez: nous sont proposés Gris Gris (1968) Babylon (1969) The Sun Moon & Herbs (1971) Gumbo (1972) et In The Right Place (1973). Et Remedies, le troisième (1970) on n’y pas droit ? Ce serait déshonorant d'avoir quelque chose de cohérent ? On doit râler, dénoncer ces pratiques qui dénaturent une œuvre. Quand vous achetez une bagnole, elle est complète, pas avec le volant en option. J'urine dans une contrebasse ? Bon, au moins j'ai essayé.

Donc abordage prudent de rivages inconnus. Bienvenue à la Nouvelle Orléans.  Doctor John (né Malcolm Rebennack) se présente, il est le voyageur de la nuit. Et dans sa main, ses gris gris. Quoique la pochette (le timbre poste) arbore plutôt un sosie de Charles Manson. Tout se  passe autour d'un bayou, avec une drôle de médecine. Le fond musical est langoureux, sorte de blues psychédélique. Lourdement percuté. La fumée pique drôlement les yeux, dites donc. On est bien tout d'un coup. L'endroit est chaud, les rythmes inhabituels. Ces chœurs swinguent méchamment sans en avoir l'air (Mama Roux). Tout cliché rock laissé à l'entrée. Doctor John dans tout ça ? Occupé à en faire le minimum. Voix nasillarde et suggestive, gorge magique. Baissons encore un peu la lumière, merci. Funk jazzy, samba poisseuse ultra décalquée, il est bien plus de minuit. Jump Sturdy ressemble bizarrement à quelque chose déjà entendu ailleurs (Ray Charles?). L'album est si bref, qui approche déjà de sa fin. Dernier morceau majestueux comme l'Afrique. Maitre Corbeau, sur un arbre perché, raide pété. Cérémonie incantatoire, religion païenne. Tony Joe White se retrouve en tongs avec ses alligators. Vite enchainer sur le disque suivant. Un peu plus structuré, en apparence. Toujours basé sur une mixture épaisse, au goût épicé. Juste un tantinet moins éclaté. Les paroles sont plus claires aussi. Et il est pas content Doctor John. Pas content de son pays du tout. Jusqu'à maintenant le voyage emmène loin (très loin). Et ne propose ni piège à touristes, ni billet de retour.  Les morceaux de ce second album sont très longs. Bourrés d'idées, de climats, de choses bizarres et totalement accrocheuses. De sons étranges, empilés jusqu'à plus soif.  Pour créer un drôle de miroir déformant. Ah le hit (Patriotic Flaig-waiver) j'aime moins. La chorale de gamins lasse rapidement, et il faut comprendre les paroles (d'un outrancier nationalisme de comptoir) au quinzième degré, pour bien profiter de l'affaire. Le dernier morceau (Guitar Strangler) nous guide vers la sortie, sur fond de blues-jazzy-raga. Suant et remuant. Une intonation piquée à Jagger, un riff volé à Cream, des cuivres free, du flamenco, tout ça génialement malaxé. Encore une fois, l'ensemble est copieux, et passe à une vitesse effarante.

Comment il s'appelle le prochain ? Le soleil, la lune et les herbes ? Hédoniste à fond. Étrangement (mais on n’est pas parti pour une visite tout confort) l'objet est bien plus basique qu'attendu. Fait d'une matière noire et savoureuse. Essence même de rhythm and blues pas pressé de bouger. Le son d'ensemble est sourd, comme retenu à la source. La pulsion d'une superbe rythmique (que des biscottos) surprend tout d'abord. Sans soulever une once de lumière sur le mystère proposé. Théâtre d'ombres, où officient Jagger, PP Arnold et Clapton (superbe guitare). Et pendant que le bassiste racle ses cordes, l'album (je suis de la vieille école) repasse encore et encore. La comparaison la plus évidente restant le premier JJ Cale, à mon sens. Cette façon géniale d'en ramer un minimum, tout en vous coupant la chique en permanence. Ouvrir la fenêtre et faire baisser la température ? Certainement pas. Le bijou de service s'appelle Zu Zu Mamou, gumbo à déguster à plein chaudron. Album de chevet, à classer pas loin des Otis Redding et autres compilations soul. Qui vous sauvent la vie, quand vos journées marchent en crabe. Mais dites-moi, c'est d'un bon niveau tout ça.

Je continue. Pris à contrepied par le suivant. Carré et direct, Gumbo retourne aux racines, sans mettre de gants. Fortement réminiscent de Fats Domino, l'ensemble est dominé par un puissant jeu de piano (Doctor John est loin d’être un comique du clavier) et beaucoup de cuivres. Bien éloigné des élans mystiques du début, le disque affiche un coté totalement pro. Peut lasser si on l'aborde superficiellement. Il faut faire un effort, se plonger dans les arcanes rythmiques, découvrir comment et pourquoi tout cela fonctionne. Terreau aride mais combien fertile. Pas du tout disposé à faire des sourires au visiteur, par contre. Sombre boutique, pour une vraie cuisine à l'ancienne. Il aurait pu (et dû) l'enregistrer live, qu'on profite bien de l'ambiance. Le bien nommé Au bon endroit, est la dernière pièce d'un ensemble décidé à harceler votre sens de la logique. Nous voilà avec du funk à présent. Le cul vissé à terre, mais du funk quand même. Je veux dire, pour les envolées héroïques, la soul torride, c'est pas la bonne porte. Mais quel sens du swing. Encyclopédie des trucs qui obligent à claquer des doigts comme un malade. Comment s'appelle ce mauvais James Bond (période Roger Moore) qui se passe à La Nouvelle Orléans ? Mais si, celui avec les crocodiles. Qu'importe, dix secondes de In The Right Place balancent plus que deux heures de clichés blaxploitation. Je me le repasse, tiens. Ah, le riff de Superstition. Travaillé intelligemment. Les chœurs répondent aux cuivres, la rythmique est huilée à la vaseline de mammouth. Évidence de la construction vicieuse. Sauf que ni vous (ni surtout pas moi) ne serait capable d'y penser. Dire qu'il a fallu attendre le dernier déstockage, avant fermeture, pour profiter enfin de tout ça.

Bon, pas de Remedies. Le puzzle restera bancal. Dommage, parce que j'ai trouvé un morceau sur le net (Angola Anthem) soit dix-sept minutes de délire allumé. Et j'aimerais bien me le disséquer tranquille. Ah, le facteur est passé... Bingo, voilà la chose. Trouvé au bout du monde (sur Atco Japon). Au terme d'une de ces traques qui sont le nouveau sport des internautes. Six chansons seulement. Rappelons que l'objet porte sur ses épaules toute une transition. Celle du sorcier devant sa boutique (réjouissante) mais commercialement intenable, contre quelque chose de plus vendable (sans putasserie, vous avez compris). Donc cinq morceaux (j'imagine que c'est la première face) bien blues, avec la voix plus Captain Beefheart que jamais. On débute avec Loop Garoo (si, si) pour aller vers le bien secoué Mardi Gras Day. A noter que, chronologiquement parlant, tout tire enfin dans la  même direction. Celle d'une musique chaude et ensoleillée, héritage d'une culture fièrement arborée. Reste à s'infuser l'autre côté. Grand moment tribal/acide, le nez dans la brume et les pieds à l'envers. Du diable si je comprends de quoi il est question là-dedans. A l'aveuglette, ça doit être le coup du chaman haranguant ses troupes. Lesquels ont l'air aussi gravement fracassés que le patron. Pour vous situer, imaginez War (époque Burdon) qui en aurait fumé des kilos. Tout finit au bout de nulle part. Et la galette repart du début. Une sacrée force est demandée pour l’arrêter. Si vous voulez vous intoxiquer jusqu'au bout, il existe un DVD (magnifique) du Doctor John. L'objet a été enregistré à Montreux en 1995. Grosse technique, d'accord. Mais qui transpire sous les bras.  Et une bonne tranche de viande saignante, pure origine. Merci la crise. 

Laurent

 

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