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Heavy Psyché / Jerusalem - Voyage Avec Paul Dean

par lou 14 Novembre 2013, 10:57

Il y a de ces groupes qui vous déversent des riffs assommants, des coups de matraque frénétiques à la tête. Jerusalem en fait clairement partie. C'est un peu l'effet d'une baraque remplie de dynamite et qui vous explose soudainement à la tronche. Et si ce n'était que les riffs. La batterie vous prend et vous retourne comme une crêpe. La voix déchirante de Lynden Williams nous plonge tour à tour dans l'hystérie et puis l'angoisse, nous envoie dans des dimensions démentes faites de chauves-souris de l'enfer ou d'innommables créatures pré-humaines. Peu importe. C'est tout le groupe qui vous maintient la gorge et vous lance l'équivalent d'une damnation éternelle dans la gueule. Il y a une grande urgence, pas de complexes, on y va brut de décoffrage et peu importe le nombre de têtes qui tombent au passage. Une pochette étrange, torturée, qui vous invite au pays du délire cauchemardesque et autres tortures mentales. Voyage avec Paul Dean, bassiste de Jerusalem.


L.H : Bonjour Paul et merci d'avoir accepté cet entretien, donc voilà, commençons par la, comment le groupe s'est formé ? Quelle est l'histoire derrière le nom "Jerusalem" ?

P.D : Quand nous avions 15 ans, Ray Sparrow, Chris (Kef) Schelcher et moi sommes allés voir John Mayall and the Bluesbreakers. On a été complètement scotché par le blues qu'il sortait de sa guitare, du coup le lendemain on a décidé de former notre propre groupe. Aucun de nous ne savait jouer d'un instrument, donc on partait vraiment du bas. J'ai pris le micro pour chanter ainsi que la basse, Ray la batterie, et Kef la guitare. J'ai aussi composé les morceaux, nous ne faisions aucune reprise, et ce fut pareil plus tard avec Jerusalem et Pussy. Nous étions dans le bain et, plus tard, quand nous étions à l'université, Bill Hinde entra dans le groupe. Alors que les choses devenaient sérieuses, Kef décida de se concentrer sur ses études et c'est à ce moment que Bob Cooke nous rejoignit lui aussi. Phil Goddard passa au chant tandis que je me concentrais sur l'écriture et la basse. Nous devenions de plus en plus pro, cependant Phil quitta le groupe, on a alors passé des auditions à Londres pour trouver un chanteur en la personne de Lynden. A cette époque Ian Gillan nous fit signer un contrat ainsi qu’à ma sœur Zoé, et puis l'album fut commercialisé.

Le nom Jerusalem m'était venu à l'esprit car c'était le seul morceau de musique que j'appréciais à l'école, une composition classique fantastique. On avait joué quelques parties d'ailleurs, au format rock, au début de nos concerts. L'autre raison pour ce nom est qu'il faut toujours choisir quelque chose de puissant et auquel les gens peuvent se rattacher. Il n'y avait aucune raison religieuse ou quoique ce soit, c'était juste un mot que tout le monde connait. Jerusalem a toujours été au plus haut depuis des milliers d'années pour plein de raisons différentes. Forte, puissante, berceau d'idées, de croyances, de confrontations, un centre d'innovation et de changements, un melting-pot pour tout le monde, ce qui est plutôt bien, mais ce n'est pas toujours le cas, ainsi va la vie...


L.H : Les années 70 commencèrent avec l'évolution du rock psychédélique vers une musique plus brute et progressive. Comment s'est passé la conception de votre unique album et comment avez-vous rencontré Ian Gillan de Deep Purple ?

P.D : Ian était un ami de ma sœur, du temps d'Episode Six. Elle l'avait rencontré ensuite à nouveau à un concert de Deep Purple, au moment où Black Night était numéro un. Peu importe, elle l'invita chez ma mère, et c'est ainsi que notre amitié commença, un peu comme des frères, faisant tout un tas de trucs ensemble à cote de la musique. Ce qui était marrant, pour l'anecdote, c'est que je passais le premier album de Black Sabbath au moment où il entra dans la maison, il a adoré et m'a demandé ce que c'était, ne savant pas que, quelques années plus tard, il allait jouer avec eux pour quelques temps. Les managers de Deep Purple avaient aussi Jerusalem dans leurs viseurs mais Ian souhaitait nous garder pour lui seul.

L'explosion blues de la fin des années 60 donna naissance au rock (Cream, Hendrix) puis ensuite Zeppelin, Deep Purple et Black Sabbath, etc. Les groupes évoluèrent ensuite dans toutes les directions possibles, et quelques-uns devenaient plus sophistiqués et techniques – Yes, Genesis, par exemple. Pour être franc, nous n'avions pas d'influences particulières, Ray et moi. On aimait simplement la musique heavy et crue, pas de règles, et si ça sonnait juste pour nous, on le gardait. On nous aimait ou l'on nous haïssait, pas d'entre deux. C'est assez marrant de se dire que la musique que nous faisions allait devenir énorme en quelques années, tandis que le Metal, Doom, Stoner décollaient. Je me rappelle aussi une fois d'une question complètement bizarre d'un journaliste "Vous êtes évidemment influencé par Metallica". Il s'était clairement planté en beauté dans ses recherches car ce que l'on faisait se passait cinq ans avant Metallica. Je pense aussi que c'est pour ça que Jerusalem est devenu si populaire, quand les jeunes ont commencé à fouiller pour savoir où cela avait commencé. Au moins, on s'est bien moqué des journalistes qui nous écrasait à l'époque. J'étais le principal compositeur tandis que Ray et moi avions le dernier mot sur tout, Jerusalem était un peu notre bébé et on faisait ce qu'on voulait.


L.H : L'album est monstrueux en termes d'énergie, de brutalité, tout comme le chant qui sonne comme des hurlements d'outre-tombe. Je me demandais, du coup, comment cela se passait sur scène ? Aviez-vous l'impression d'envoyer le bois à la face des gens avec une musique à laquelle ils n'étaient pas encore habitués ? Marquant les esprits du style : "Putain, ça dépote!"

P.D : Au tout début, il y avait des gens qui partaient et d'autres qui restaient. L'amour ou la haine, rien d'autres. Au fur et à mesure, on s'est construit un cercle, et le mot s'est répandu comme cela, au final les gens restaient et quelques-uns qui étaient là par accident se barraient en courant. Comme je le disais avant, Ray et moi, on aimait notre son fort et sauvage et presque cru, comme le dit Ian sur l'album. Il y a une histoire intéressante derrière ces "hurlements". Lynden avait été choisi surtout pour son talent de frontman. Il est arrivé qu'après plusieurs répètes, je me suis rendu compte que la plupart de nos morceaux comportaient des accords pas adaptés pour sa façon de chanter. Mais j'aimais beaucoup le voir se démener comme un beau diable et pousser fort sa voix pour rester dans le truc. J'en ai parlé a Ian et nous étions tous les deux d'accord sur le fait que c'était excellent donc, du coup, on n'a pas touché aux accords. C'était un peu de la torture pour Lynden dans le studio mais ça nous a donné ce truc en plus, différent du reste. Sur scène, tout pouvait se passer, surtout quand je poussais un peu Lynden. Cela ajoutait une dimension certaine et du sens aux morceaux, accrochant le public au passage. On avait une bande de fans incroyables qui se barraient avec nous à travers tout le Royaume-Uni. Je pense que les deux gros festivals que l'on a fait en Autriche et en Allemagne (50 000 personnes !) font partie de ces épisodes qui ont marqué les esprits. À la base, nous faisions partie de ces groupes méconnus sur le ticket de concert. Deep Purple, Black Sabbath, Rod Stewart... et nous ! Enfin bon, on a débarqué sur scène tandis que beaucoup de gens se barraient vers la buvette ou allaient aux toilettes. Mais après seulement 30 secondes de set qui avait démarré avec "Frustration", je crois, tout le monde s'est retourné et s'est précipité vers la scène pour écouter. Ian Hansford, roadie des Deep Purple et qui mixait aussi notre son, nous a alors dit que c'était la chose la plus étrange qu'il ait jamais vu. Ils l'ont même passé aux infos de la télé autrichienne !


L.H : Parlons un peu de vos influences et de celles du groupe, quels étaient les groupes qui vous ont mis dans cette direction musicale si spécifique ? Etait-ce dur de garder tout le monde dans la même direction ? Est ce qu'il y avait d'autres influences à part la musique ?

P.D : Comme je le disais avant, nous n'avions pas particulièrement de fortes influences. J'ai fait la plupart des compositions. Ray et moi avions des gouts musicaux similaires et variés mais nous voulions notre groupe de rock. The heavier, the better, envoyer du lourd en toutes circonstances. C'est pour ça que ma compo' favorite est toujours "Primitive Man". A la fin, c'est devenu casse gueule de garder notre orientation musicale et c'est pourquoi Ray et moi avions mis un terme au groupe.

Lynden et Bill voulaient une approche musicale différente et Bob avait le cul entre deux chaises. On a parlé avec Ian et il était d'accord. Quand on a atteint son but, c'est peut-être aussi le temps de passer à autre chose. On aurait pu remplacer les musiciens avec Ray, et continuer avec Jerusalem, mais ce n'était pas une option car, dans Jerusalem, nous avions notre propre son et personnalité. On devait faire quelque chose de nouveau et c'est ainsi que Pussy commença.

Les autres influences étaient les habituelles choses comme l'apprentissage de la vie adulte, les nouvelles expériences, mais aussi des désillusions quant à la façon de voir le monde évoluer ainsi que l'industrie de la musique. C'était peu à peu pris d'assaut par des avocats et des comptables, qui ne connaissaient rien à la musique proprement dite. On a été chanceux d'avoir des anciens musiciens dans les boites de disques quand nous avions signé notre contrat à l'époque. Sans eux, nous n'aurions pas eu de Beatles, Stones, Hendrix, Cream, etc. pour changer le paysage musical. Pussy était quelque part un moment de rébellion par rapport à cette direction que prenait l'industrie du disque, on a décidé de se foutre complètement des règles et c'était génial comme ça. La musique était toujours sérieuse mais nous ne faisions pas de compromis pour devenir ce que d'autres voulaient nous voir devenir.


L.H : Avez-vous des souvenirs de la période "Pussy" ? Quels genres d'inspirations aviez-vous durant cette période ?

P.D : J'ai répondu en grande partie dans la question précédente. En fait, à cause de notre attitude, qui était portée par Ian, c'était devenu difficile d'avoir un contrat. Ian nous a tiré de notre contrat qui nous liait à Deram (Decca) après avoir sorti le single "Feline Woman", parce qu'en fait Sam Hamilton, qui avait signé Jerusalem et Pussy sur Deram, avait quitté la maison de disques, et les nouveaux types cherchaient uniquement leurs propres groupes à signer.

On a enregistré un album avec Pussy mais il n'est jamais sorti (et est souvent mentionné à tort comme le second album de Jerusalem ). Au bout d'un moment, on arrête Pussy. Ensuite, au milieu des années 70, Ian est devenu exilé fiscal à Paris pour une année ou quelque chose du genre. Durant cette période, la musique en France allait dans une direction différente et Ian pensait que ça valait le coup d'essayer de vendre Pussy là-bas. Et il est arrivé que Ariola France voulait l'album. Bob ne souhaitant plus faire partie du projet, on a enrôlé un jeune guitariste américain du nom de Brian Goff et qui était bon pote avec Ritchie Blackmore. On a refait alors toutes les parties de guitare de Bob et composé de nouveaux morceaux. Mais, malheureusement, l'Europe entra en récession et tout le projet s'écroula. Pour l'anecdote, Brian vit actuellement en France. Après toutes ces années, l'album de Pussy voit finalement le jour en CD sur Rockadrome Records après la sortie couronnée de succès de la version remasterisée de l'album de Jerusalem en CD et vinyle, encore un fois sur Rockadrome. Donc voilà, merci la France, car sans l'intérêt d'Ariola France, cet album n'aurait jamais pu voir le jour dans sa version finale.

L.H : Comment ce projet s'est réalisé, qu'est-ce qui vous a motivé à faire ça ?

P.D : J'étais en dehors de la scène musicale en Europe et aux Etats Unis pendant un certain nombre d'années et j'ai vécu en Afrique du Sud, Amérique du Sud et dans les Caraïbes. J'ai finalement atterri dans les Philippines et il y a quatre ans de cela, j'ai reçu ce mail de Rockadrome, ils me demandaient si j'étais au courant de cet énorme culte qu'avaient les gens pour l'album de Jerusalem. J'ai fait ensuite des recherches et je me suis rendu compte que c'était vrai.

Universal a même réédité l'album original au Japon en 2004. On a décidé alors de le remasteriser et de le rééditer avec des bonus. D'abord en CD, et depuis l'année dernière en vinyle. Et de par le bon accueil de cette réédition, on a aussi remasterisé et sorti l'album de Pussy. La chose la plus incroyable, c'est le nombre de jeunes gens qui se sont plongés là-dedans et qui ont fait que ça valait le coup de réaliser ce projet. Mes sincères remerciements vont à Rockadrome et aussi à ce gars finlandais Aki, qui avait créé un site de fans sur Myspace il y a quelques années de cela, ce qui avait bien aidé à démarrer tout le processus !


L.H : Ces jours ci, un nombre grandissant de groupes font leurs apparitions, très influencés par le rock psyché de la fin des 60s et le rock prog des 70s. J'ai donc envie de vous demander ce que vous écoutez de nos jours ? Est-ce que vous avez des retours d'une génération comme la mienne (j'ai 25 ans) qui viennent vers vous et vous parlent de Jerusalem ou globalement des deux périodes précédemment citées ?

P.D : Pour être honnête, je suis toujours accroché par ce qui a été fait dans le passé, même si maintenant je fais aussi de la production. J'ai fait quelques albums dans les Philippines avec des groupes locaux (énormément de talents là-bas !) donc on peut dire que je suis toujours au contact avec ce qui se fait de nos jours. Après, je ne suis pas en train de cracher sur ce qui se fait actuellement, il y a vraiment de bonnes choses maintenant, mais, ce que je trouve, c'est que la musique de nos jours est surtout une réinvention des genres passés. Je me suis bien marré avec des groupes, à rejouer des trucs datant d'il y a 30 ou 40 ans pour leur montrer que ce qu'ils pensaient 'nouveau' est en fait la renaissance d'un ancien genre. Je pense que tout ça est né du revival avec tous ces groupes des années 60, 70 et 80 qui sont de retour sur la route et jouent pour tous les âges.


L.H : Quels sont vos projets actuels, qu'ils soient musicaux ou non ?

P.D : Principalement la production, même a distance. Les gens m'envoient leurs morceaux après des discussions préalables sur la façon dont ils veulent enregistrer leurs chansons et ensuite je mixe et fait la prod' ici. Une fois que la musique est dans ton sang, ça ne te quittera jamais. Peu importe l'endroit où j'ai vécu, j'ai toujours essayé d'aider les gens. J'ai été très chanceux d'être au bon endroit au bon moment, c'est pourquoi, dans la mesure du possible, j'essaie de donner tout ce que je peux en retour.

J'ai fait un tas de choses différentes dans ma vie, on ne sait pas de quoi sera fait le lendemain. J'ai écrit aussi un tas d'articles sur plein de sujets différents, fait des apparitions dans quelques films, jouer au golf en pro et entrainer les autres.


L.H : Ces lignes sont les vôtres, avez-vous une dernière chose a ajouter pour nos lecteurs ?

P.D : Juste quelques trucs pour les auditeurs et artistes.

Monter sur scène et jouer de la musique demande beaucoup de courage et du travail acharné. Si tu es dans le public, montre un peu d'entrain et de compassion même si vous n'êtes pas vraiment dans la musique. Ils font peut-être quelque chose que tu rêves de faire mais tu n'as pas le courage ou le talent d'essayer.

Si tu es un artiste qui veut réussir, c'est un putain de travail, crois-moi. Les groupes de mon époque passaient leur temps à répéter pendant des heures quand ils n'étaient pas sur scène, Quand tu es sur scène, il faut essayer d'être le plus communicatif possible avec le public. Tu dois connaitre les morceaux sur le bout des ongles, dans tous les sens. Dans un studio, chaque personne doit être capable de jouer un morceau du début à la fin sans fioritures, si c'est pas le cas, tu ne connais pas assez bien ton morceau et tu gaspilles ton fric dans l'enregistrement. Parce que ça coute cher ! Tu dois croire en tout ce que tu fais, sinon, qui le fera à ta place ? La clé du succès, c'est d'être différent, si t'es trop influencé par tes influences autant que tu fasses un groupe de reprises ou que tu restes chez toi à jouer dans ton coin. Il n'y a pas de mauvaise musique, à partir du moment où quelqu'un d'autre l'aime, c'est bon. Reste accroché à tes croyances et les autres finiront par suivre aussi. Je vous souhaite le meilleur à tous et à toutes.


Salutations, Paul.

Louis Hauguel pour Fuzzine.

LIEN : Myspace

 

Heavy Psyché / Jerusalem - Voyage Avec Paul Dean

commentaires

Laurent 14/11/2013 20:36

Du beau travail mon Louis.

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