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Label / Merlin Nose Records - Entretien avec Amadeus

par lou 5 Novembre 2013, 09:36

La Petite Entreprise

Bonne nouvelle (pour nous, pauvres cons de français) il semblerait que Closer Records reprenne du service. Dans cette période où la hideuse dématérialisation annonce, tous les  jours un peu plus, son règne stérile, chaque découverte d'un petit label indépendant est un iceberg dans le désert de la mort idéologique qui nous entoure. Ce coup-ci, c'est Amadeus, tout jeune patron de Merlin Nose Records, qui s'y colle. Et il a beaucoup de choses à dire. Autant que d'idées intéressantes. Fuzzine se battra jusqu'au bout, pour faire connaître ce genre de personnage.


Fuzzine : On commence du début. Qui êtes-vous et comment êtes-vous venu à la  musique.

Amadeus : Je me nomme Amadeus. Je vis près de la frontière autrichienne, en Bavière. Entouré par les Alpes. J'ai 22 ans, le label a débuté quand j'en avais 18. Pas comme un passe-temps, mais pour en vivre. Dans la mesure où je ne me suis jamais satisfait des conditions d'un job normal, j'ai décidé de suivre mon propre chemin. Quand vous êtes jeunes, beaucoup de gens ne vous prennent pas au sérieux. C'est beaucoup de pression mentale. Après avoir éliminé l'option d'aller vivre en Inde, et de devenir Sadhu (http://fr.wikipedia.org/wiki/S%C3%A2dhu) j'ai tenté de faire au mieux, avec mon environnement. Mon job actuel est bien plus drôle que la plupart des boulots. Mais il ne remplit pas totalement mon idéal de vie en paix et en autarcie avec la nature. Ce que je vois comme une grande chance d'échapper au système économique, que nous sommes plus ou moins forcés d'accepter. D'une façon ou d'une autre (n'oublions pas la propagande quotidienne dans les médias, derrière la machine). Vivre de façon autonome soulage la planète, quel que soit notre plus petit geste. Bon, j'ai dérapé... La musique est devenue importante vers mes sept ans. Mes parents et moi étions en train de déménager, et ils ont sorti de vieux albums et un électrophone. Parmi beaucoup de daube, il y avait l'album rouge des Beatles. Je l'ai repassé pendant des jours. Après cette première expérience, plus rien d'excitant n'est arrivé pendant les années suivantes. J'ai mis la main sur quelques compilations des années 60, qui ont ouvert la porte à une culture inconnue et excitante (musicalement, socialement et spirituellement). Mes cheveux ont poussé, en même temps que ma collection de disques grossissait. J'ai tout lu de Gandhi, ainsi qu'à son sujet, et me suis mis à porter des pantalons pattes d'éléphant. De tous les styles musicaux caractéristiques des 60's, j'ai choisi le psychédélisme pour favori.

F : Premier et dernier disque acheté. Pensez-vous qu'il soit important de posséder physiquement sa  musique ?

A : Le premier disque acheté, le vinyle de Yellow Submarine. Un autre Beatles, qui a formé ma compréhension du psychédélisme. Le dernier s'appelle 40 Golden Banjo Hits. Je suis un gros fan d'autres styles, comme vous le voyez. Principalement (à part le psyché) le bluegrass, l'exotica, et le folk païen. Au sujet de la possession, je vais décevoir les fondus du vinyle. Non, je ne considère pas important de  posséder les disques qu'on aime. Pire, j'ajouterais qu'il y a des façons bien plus vitales de dépenser son argent, que dans un bout de plastique et de carton.  Si vous pouvez avoir la musique gratuitement. Cela peut sembler un peu bizarre, de la part de quelqu'un qui vend des disques. Mais pour être honnête, j’achète rarement des CD ou des vinyles, s’ils coutent plus que quelques billets.

Bien sûr, les choses sont différentes si j'ai besoin de disques pour une réédition, ou une recherche sur un label. Là, je peux consacrer beaucoup d'argent à quelques galettes rares. Voilà ma réponse. Nous parlons de l'importance de posséder quelque chose, mais du point de vue économique et social, les choses sont différentes. En général, il est important d'acheter ce que vendent les groupes en tournée, et de faire du battage. Dans la mesure où ils nous fournissent quelque chose de très important, et dont nous devons les remercier. Ne sous estimez  pas le travail du producteur (quel qu'il soit). Sans lui, beaucoup de disques auraient un son merdique, ou du moins pas aussi bon. Mais, comme il faut beaucoup de temps et d'énergie pour produire un disque, et dans la mesure où tout le monde ne peut pas faire quelque chose en même temps pour crouter, le plus important est le soutien, si vous le pouvez. C'est ce dont nous devons tous être conscients : aimer la musique ne signifie pas avoir l'argent pour acheter des milliers de disques chaque année. C'est particulièrement injuste de fermer les portes à tous ces gens. De se conduire comme beaucoup dans notre système. Aussi, il ne faut pas oublier les téléchargements promotionnels gratuits. Pour faire court, je dirais simplement «ça dépend».

F : Comment a débuté Merlin Nose ? De la frustration de ne pas trouver quelque chose  de bien à écouter, sachant que ça existait quelque part, aux oubliettes ?

A : L’environnement a été décrit plus haut.  Mais pourquoi une maison de disques, direz-vous. La raison principale est que la musique me touche vraiment. C'est pour moi beaucoup plus que du son, ou un passe-temps. Je véhicule certaines émotions, que seule une certaine musique peut solliciter. Et parfois, je ressens le besoin de partager ce quelque chose de spécial. J'ai essayé la guitare, mais je me suis totalement planté. Bon, j'étais capable de jouer des chansons de feux de camp, en ne respectant pas le rythme correctement. De toute façon, après quelques années, j'ai tout oublié. Il m'a donc paru logique de partager ces sensations spéciales d'une autre façon. C'est ce que j'estime faire.

F : Donc il y a le label MNR, et aussi une boutique de folk/prog en ligne. Comment est faite la sélection ? Quelle est la part de goûts personnels, quand on essaye de vendre une musique pas  à la mode ? Ça doit être inhumain de penser argent avant de penser au plaisir musical. Où est le  point du  «je vais faire ça/mais ceci est impossible» ?

A : Vous avez bien saisi le truc. C'est effectivement difficile. D'un côté, il y a mes propres goûts et ma vision. De l'autre, je dois établir une image pour le site. Et enfin, tout simplement, l'argent doit rentrer en support financier de ma jeune famille. Concernant l'image, j'ai noté qu'il n'y a pas besoin d’être strict. Ok, je vends de la musique psychédélique, mais j'aime beaucoup d'autres choses. Alors pourquoi serais-je le seul dans ce cas ? C'est là que j'essaie d'ajouter l'influence de styles voisins. Pour le folk acide, par exemple, il y a les albums de drone et de folk païen. Ou pour la scène néo psyché, j'ai ajouté le space rock. Et tous ces disques d'un style plus heavy. Comme Ginger ou Sienna Root. J'ai aussi aimé négocier des albums d'occasion, par le passé. Mais tenter d'obtenir de vieux disques psyché, à bon prix, s'est révélé impossible. J'y ai donc repensé récemment, et j'essaie maintenant avec des disques de seconde main, de différents horizons. Ils sont inclus dans le site, juste un peu cachés, histoire de garder le style. Vous avez déjà un magasin de disques spécialisé, et remarqué qu’en fait il y en a pour tous les gouts. En gardant  l'image principale de la boutique. Le plus important pour moi, concernant la vente de genres différents, est que cela ne devrait pas me faire fuir si je les entendais chez quelqu'un.

Sienna Root

F : Tout le monde dit que la musique ne se vend plus. Exceptés les foutus MP3 sur iTunes. Comment voyez-vous le futur, sachant qu'il est impossible d'éviter Internet ?

A : Dans la mesure où je ne suis pas là-dedans depuis 40 ans, impossible pour moi de de dire comment étaient les choses à l'époque. Les autres vendeurs râlent toujours, au sujet des ventes en baisse. Mais je remarque qu'ils se portent de mieux en mieux. C'est peut-être parce que mes affaires grossissent.

F : Que pensez-vous des gens qui vont en prison pour téléchargements ? En France, c'est un cadeau de la droite, et la gauche ne semble pas vouloir y renoncer, même à un prix astronomique.

A : Chaque cas est différent. Je pense que, en général, c'est vache de condamner ceux qui téléchargent. Les gars qui rendent la musique ainsi disponible, devraient attraper en premier. De toute façon, je ne pense pas que quelqu'un qui partage un vinyle fasse beaucoup de mal. Comme quelque chose qui est indisponible depuis des siècles. Mais si une personne a un problème avec son travail offert gratuitement, on doit respecter sa volonté.

F : Vous sortez des vinyles, mais pas pour chaque artiste. Les bandes masters sont utilisées, chaque fois que possible ?
 
A : Quand je peux. Mais souvent elles sont indisponibles. Ou les artistes ne les ont jamais eu  (en enregistrant pour de petits labels, ou de grosses boites).  En vinyle, je préfère un son 24 bits audio. Mais même cela n'est parfois pas possible. Beaucoup de groupes s'en foutent, ou n'ont pas les bases techniques.  

F : Avez-vous une image nette de votre client moyen ? Où situez-vous la frontière bonne/mauvaise musique ?

A : Dans la  mesure  où 99%  de mes ventes se font en ligne, c'est vraiment dur à dire. A ce que je peux voir, il y a différents groupes d'acheteurs, pour différents styles. Pour les années 60/70, je dirais 20% de jeunes, 40% d'age moyen et 40% de vieux briscards, qui ont déjà apprécié la musique live. Pour les styles plus récents, je pense que c'est 70% de jeunots. Les choses comme le space rock sont populaires chez chaque tranche d’âge. Pour moi, la bonne musique est quelque chose qui va profond. Le bluegrass me fait bouger, le folk me rend triste, le folk païen me donne un feeling mystique. L'exotica fait apparaître le paradis. Et en écoutant de la musique ordinaire, rien de tout ça. On dirait un cadre sans image. Mais bon, les autres ont des gouts différents. Et pourraient en dire autant de ce que j'aime.

F : La première fois que j'ai entendu parler de vous, c'était avec la réédition d'Amber. Parlez-nous de ce duo qui a travaillé avec Donovan, et était produit par Keith Relf.

A : Nigel Cross de Shagrat Records, qui est derrière ces grands enregistrements, a fait tout le travail de découverte et de restauration. Il y a un ENORME article au sujet de Mac MacLeod dan Ptomelaic Terrascope, écrit par Nigel.

(http://www.terrascope.co.uk/MyBackPages/MacMacleod.pdf).

La plupart de ce que je sais vient de là. J'ai simplement eu quelques questions à poser directement à Mac. Pour faire simple, l'histoire se déroule comme ceci : Mac faisait partie de la scène folk et jouait dans les clubs de St Albans, derrière des artistes anglais, plus ou moins connus. Il devenait un pro de la guitare, donc, quand un jeune Donovan a débarqué, et c'est Mac et les autres qui lui ont appris tous les riffs et les rythmes.
Pour sa première tournée, Donovan a invité Mac à l'accompagner avec un groupe. Au milieu des années 60, Mac est parti en Suède, pour jouer avec Hurdy Gurdy. A son retour en Angleterre, il a rencontré Julian Mc Allister, alors que tous les deux étaient sur le point de former un nouveau groupe, pour une tournée US de Donovan. Peu avant le départ, celui-ci a décidé de jouer tout seul. A ce moment-là, Mac (et les autres aussi) l'avaient mauvaise de la conduite arrogante de Donovan. Qui ne s'arrangeait pas avec l’âge et le succès grandissant. Restant au pays, Mac et Julian lui ont emprunté du matériel. Dont un sitar, donné par Georges Harrison. C’est celui que vous entendez sur le disque. Amber est né à ce moment-là. Ils ont beaucoup joué dans les clubs, et juste à la fin du duo ils ont enregistré les chansons qui sont sur le CD. Si je me souviens bien, l'intégralité de leur production. C'est vraiment dommage.

F : Vous collectionnez les disques vous-même ? Que recherchez-vous en priorité ?

A : Désolé, mais là encore je suis loin de l'image du gars qui possède son label. J'ai une collection, oui. Mais rien de spécial. Juste pour la musique, pas pour les collectors. 90% m'a couté trois ronds, aux puces. Ces dernières années, j'ai principalement cherché des albums inconnus de World Music. Que ce soit d’Hawaï, du folklore des Andes ou du  Krishna hindou.  
Plus c'est traditionnel et anti commercial, mieux c'est.

F : Prochaine étape pour le label ?

A : Le prochain projet est parti à l'usine de pressage, aujourd'hui. C'est un groupe de garage instrumental, style années 60, en vinyle. En principe, ils jouent de la surf music, mais ont tenté quelque chose de différent. Comme j'ai inclus des codes de téléchargement, tout est déjà sur Bandcamp :

http://merlinsnoserecords.bandcamp.com/album/psychsploitation

Ensuite, je travaille avec Klemen (un auteur) sur un projet de magazine papier. Prévu pour faire 120 pages couleurs, avec couverture glacée et CD. Le nom est «It's Psychedelic Baby». Déjà en ligne depuis un moment, et assez populaire. Klemen a interviewé des groupes connus, autant qu'aidé de plus obscurs à rééditer leurs albums. Sur des labels avec qui il est en contact.  Plus de choses à venir, ici :

 http://www.merlins-nose.com/index_About.htm

F : Que savez-vous de la France et de ses musiciens ?

A : C'est une question que je me suis posé récemment. Et, piteusement, je dois dire «pratiquement rien». Tous les mouvements français des années 60 sont pour moi un labyrinthe. Je peine à les définir. L'image d'une bohème s'est construite autour de moi, au fil des années. J'ai entendu parler des communautés hippies. Et de groupes de folk comme Dandelion, Folkdove, Subway ou Véronique Chalot. Et bien sur d'Aqua Nebula Oscilator (nous aussi, NDLR). Mais c'est tout. A l'exception des derniers, la plupart de la musique française que j'ai entendue était très douce et folk.  

F : La dernière. Votre ile déserte. Un disque, un film, un livre, une personne.

A : Seulement un ? C'est dur. Alors disons UNE famille, la mienne. Ma femme, ma fille, deux chiens et un chat. 

Entretien mené par Laurent

 

Label / Merlin Nose Records - Entretien avec Amadeus

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