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Nick Drake - Pink Moon / 30 Minutes

par lou 4 Avril 2014, 16:33

Quatre heures. C'est le temps qu'il a fallu à Nick Drake pour enregistrer Pink Moon (1972). A la première écoute (forcément superficielle) ces 240 minutes paraissent même beaucoup. On entend un genre de folk bougon et stressé, pas du tout courtois, qui passe en coup de vent. Ni marmonné ni grommelé, toujours superbement chanté. Quoique moins clairement qu'avant. Finis les beaux arrangements, juste un peu de piano sur le morceau titre. Que l'auditeur éventuel fasse le boulot. Après tout, c'est lui qui a voulu venir se prendre From The Morning dans les dents. Le terrible silence qui vient juste après est à peine racontable. Palpable, au plus. À l’arrière de la pochette, une silhouette tourne le dos. Se fout totalement de faire un beau sourire, pour le service promotion. Devant lui, un chien. L'air sympa le cabot. Surement le seul qui accompagnera ce passant, une fois tourné le coin de la rue. Dans ce genre de moments de décrochage, on rencontre rarement quelqu'un à qui raconter sa vie, de toute façon. Incommunicabilité. Intention évidente d'envoyer rebondir tout le monde. Sortir à la nuit tombée, ou tôt le matin. Un riff  de blues ? Sur un disque de Nick Drake ? Une figure pour débutant, avec les cordes bloquées. Les résonances bizarres vont profond sous l'épiderme. Le bout de toile émeri s’appelle Know, ressemble à une démo basique de Keith Richards, et a l'air d'un silex au milieu d'une plaie béante. Comme c'est enchainé à l'élégant Parasite (bombe à explosion lente) les capteurs internes sont niqués dans les grandes largeurs. On va vers la pluie et l'automne des feuilles mortes. Lignes mélodiques tout juste esquissées. Froissées. Façon idées gribouillées en vitesse, entre deux trains. Marcher longtemps. Sur une route glaciale. La sueur qui gèle dans les cheveux. Envie de s’arrêter une bonne fois. Pour ressentir mieux les accords miniatures de Horn. Vol de corbeaux dans un champ. Ou de busards, vous ayant  compris en danger. Et venu voir si par hasard...

Autant l'album précédent (Bryter Layter) était sur-englué dans une production à la mélasse, autant Pink Moon se tamponne gravement des convenances du studio. Trente minutes de hachoir à viande, sur les traces de Skip Spence en solo. Moins ouvertement déplafonné, mieux fagoté (sachons être digne dans la panade). Sans pardonner totalement, on peut comprendre que les fans de Jethro Tull ou de T Rex (les gros acheteurs) aient passé leur chemin, devant un disque aussi peu folichon. Quant au petit groupe de gens qui avaient vus la lumière derrière Five Leaves Left, il a dû vite se sentir trahi par si peu d'apparat. Pour faire complet, on imaginera la tronche de la maison de disques, en découvrant pareil colis. Elle qui devait s'imaginer employer un autre Donovan, un brin plus caractériel. Plutôt destiné à une gamine de quinze piges. Et pas à son frangin, déjà dans les limbes du punk nihiliste. Bref, un vrai suicide commercial. On glose beaucoup sur le suicide. Sans trop savoir, souvent. Plus de quarante ans après, Pink Moon est devenu une référence, l'album favori des fans de Nick Drake. Ironie suprême. Puisque rarement (jamais ?) on a mieux imaginé le froid du canon sur la tempe. L'existence qui repasse en accéléré. Toutes ces choses qui résolvent un grand problème (la vie) à bout portant. Album terrible, voulu totalement autiste par son auteur (bonne chance pour trouver le bout du nœud gordien) Pink Moon s'écoutera en boucle. Et exprimera, au bout de plusieurs heures, une saveur au goût morbide et acre. Quelque part l'artiste vous tend une main encore forte, mais glaçante. L'auditeur (si pas trop abruti) comprend alors qu'ici commence un sentier maudit. Qu'on sera bien avisé de suivre avec prudence. En admirant celui qui a eu le cran de l'emprunter. Mais en espérant ne jamais avoir à faire le même choix. Depuis le 25 novembre 1974, le mystère Drake est à l'étude.

Laurent

LIEN : Album à l'écoute

 

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