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Rock Français - Ankh / Entretien avec Fabrice Baty

par lou 24 Avril 2014, 09:42

Notre époque est finalement formidable pour si peu qu'on y prenne attention. Enfin musicalement parlant. Certes, il faut avoir la bonne information, la chercher, creuser, être curieux, se sortir des sentiers battus (amazon & co)... Mais la production musicale n'a jamais été aussi intéressante. Et le net n'y est pas étranger. Prenez la passion de certains mélomanes qui déterrent de petits trésors dont parfois on ne soupçonnait pas même l'existance.

En ce sens, le travail de réédition du label Cameleon, qui depuis quelques mois nous sort des perles du rock français sixties / seventies. Fraises Des Bois, Holocauste, Blow Mind, Les Krash, et Ankh. Ces derniers justement. Un 45tours sorti en 1976 introuvable.Et de fil en aiguille se monte l'idée d'un LP reprenant le travail du combo ainsi que les divaguations du guitariste Fabrice Baty quelques années auparavant. Ankh et Fabrice Baty sort donc cette année, l'objet, superbe, propose une musique riche et originale. L'idée pour nous d'en savoir plus et de demander à Fabrice Baty de revenir longuement sur son parcours musical. Et encore un grand merci à Claude Picard sans qui cette entrevue ne se serait pas faite.

Fuzzine : Bonjour Fabrice et merci de nous avoir accordé cette entrevue suite à la parution du LP de Ankh. La première chose qu'on a envie de vous demander, c'est quel sentiment vous procure cette sortie, et pourquoi avoir attendu autant ? Pouvez-vous nous raconter les circonstances de cette parution ?

Fabrice Baty : Je ressens un sentiment d’apaisement parce que cette sortie m’a donné l’occasion de finaliser des disques qui n’avaient pu à l’époque bénéficier d’un mixage correct, faute de moyens. La stéréo rudimentaire du disque noir "Guitares" passait bien sur une bonne chaîne, mais pas lors d’une écoute au casque, ce qui me chagrinait ; le 45 tours était mono alors que les enregistrements que nous avions réalisés auraient permis la stéréo. Et je ne parle pas du déséquilibre entre les graves et les aigus sur les Maîtres du Temps, dû à un dysfonctionnement de notre magnétophone, et autres anomalies. Bref, quand je repensais à ces disques, j’avais une impression d’inachevé. C’est maintenant différent : quarante ans après, j’ai enfin pu réaliser un mixage correct et n’ai plus de regrets.

Mais je n’étais pas dans l’attente de pouvoir faire un jour ces corrections : je pensais que ces disques n’intéressaient plus personne. Toutefois, à la fin des années 90, j’ai vu sur Internet que le LP "Guitares" était référencé dans une base de données américaine. J’étais étonné que quelqu’un ait eu vent de mon obscure production ! Fin 2006, un collègue musicien m’a fait parvenir un CD sur lequel il avait numérisé l’intégralité d’un exemplaire « dégradé » trouvé dans une foire à tout. Un an plus tard, un autre collègue a vu un deuxième exemplaire dans un autre vide-grenier. Après tout ce temps, le disque noir semblait vouloir sortir de l’obscurité…

Début 2011, des extraits sont apparus sur YouTube, d’abord "Nat 612", puis des passages du 45 tours. Je sais maintenant que des producteurs cherchaient à me contacter depuis 2012, mais ce n’est qu’en janvier 2013 qu’un Canadien m’a trouvé : il me proposait de reproduire l’album "Guitares". En octobre de la même année, le label français "Cameleon Records" m’a proposé une reproduction à l’identique du 45 tours "Ankh". Cette fois, j’ai accepté parce que c’était une première étape avant la réalisation d’un LP qui comprendrait des morceaux dûment remixés/remasterisés. Dans le même temps, un producteur Belge me proposait un projet identique. Après la sortie du SP "Ankh", un label espagnol m’a aussi proposé de rééditer le LP "Guitares", mais à ce moment, j’avais déjà retrouvé, numérisé et remasterisé les bandes originales des deux disques, et le LP dont nous parlons ici était presque terminé.

En tout cas, si ces propositions étaient venues plus tôt, je n’aurais pu mixer moi-même mes enregistrements car ce n’est qu’en 2010 que j’ai acquis les moyens informatiques qui ont ensuite permis de donner à ma musique une forme à peu près professionnelle tout en lui conservant son côté « do it yourself »…

F : À l'écoute du LP, on reste fortement impressionné par le mariage des sons électro et de cette guitare, qui triturent dans les meilleures sonorités heavy du début 70's... Comment expliquez vous cela ?

F.B : Le son de ma guitare était pour moi aussi important que les notes ou les accords que je jouais : il devait être nouveau à chaque morceau, car j’ai du mal à supporter (même chez les autres) que deux morceaux aient la même couleur. Un son de guitare est pour moi épuisé à partir du moment où il a été utilisé dans un morceau. Chaque morceau doit avoir sa couleur et même son style propre, afin d’élargir au maximum l’horizon sonore d’un musicien, d’un groupe ou d’un disque. Mes références en la matière étaient à l’époque les trois albums du "Jimi Hendrix Experience", surtout "Electric Ladyland" (où l’on entend même du tango). Concrètement, cela m’obligeait à changer souvent mes guitares et mes pédales d’effets ; je suis même allé jusqu’à construire une cabine Leslie qui m’a servi d’ampli guitare durant la première époque de Ankh (avec Philippe Briard à la basse).

Vous aurez remarqué, en particulier sur la face A, que chaque morceau a son style particulier. Avant Hendrix, mon oreille et ma sensibilité avaient, je crois, été influencées en ce sens par les Beatles, et j’ai été heureux d’entendre dernièrement Ringo Starr déclarer dans "The Night That Changed America" (Le grand concert des 50 ans) : « Ce qui est super, c’est la diversité de ces chansons (celles choisies pour le Ed Sullivan Show) et c’est ce qui était bien avec les Beatles. On n’était pas coincés en mode rock ou en mode heavy metal : on pouvait jouer de tout. » Toute proportion gardée, je ne voulais pas non plus me retrouver coincé dans un mode ou un autre.

F : On va reprendre le sens chronologique, si vous le voulez bien. Comment en êtes-vous venu à la musique ? J'ai lu que vous aviez appris la guitare à 19 ans, un peu tard, non, si on se réfère à la période soixante-huitarde et l'explosion pop qui s'en est suivi ?

F.B : OK, vous l’aurez voulu. Pour répondre à cette question, je vais devoir vous révéler mes motivations profondes et ma source d’inspiration ; accrochez-vous, car c’est long et bien barré…

À quatre ans, ma mère m’a annoncé que j’allais devoir suivre des cours de piano ; je me souviens encore du lieu, du moment et de m’être dit : JAMAIS ! Mais le calvaire a duré dix ans et demi au bout desquels je ne savais toujours pas jouer. En fait, je rejetais plus largement tout enseignement et, partant, l’école et le catéchisme. Concernant ce dernier, j’étais d’accord avec les rares passages des Textes que le curé citait, mais pas avec l’interprétation qu’il en donnait. J’avais dix ans quand je me suis planté devant lui en plein cours et lui ai dit : « Vous êtes un con et vous ne dites que des conneries ! » Comme c’était un sanguin, il est devenu rouge, puis violet, et j’ai déguerpi avant qu’il n’oublie un commandement important : tu ne tueras point ! Mais il possédait la clé d’une porte que je croyais condamnée et il m’a coupé la route ; heureusement, cette petite course poursuite lui avait permis de décompresser et je m’en suis tiré avec quelques centaines de lignes…

Tout ça pour dire que j’étais dès l’origine très rétif à cette obsession qu’avaient les adultes à vouloir me mettre des trucs dans l’esprit. Ado, cela s’est confirmé : il me semblait que mon esprit fonctionnait naturellement très bien sans qu’on s’en préoccupe, et que vouloir l’instruire ou le cultiver, c’était comme vouloir mettre du sucre dans le réservoir de ma mob ! Comme la pression familiale voulait que je sois toujours le premier, j’ai décidé de me mettre hors d’atteinte, hors de contrôle ; j’ai pris une décision radicale : je me suis engagé dans l’armée comme enfant de troupe à quatorze ans…

Là, j’ai cessé d’étudier et me suis laissé couler jusqu’à toucher le fond… Au bout de trois ans de ce régime sans réel travail scolaire, un dimanche soir à sept heures précises, mon conditionnement éducatif s’est écroulé ! J’ai alors vu ce que personne ne doit jamais voir : la Réalité. Je suis sorti du paradigme, c’est-à-dire de la façon de voir les choses que l’école nous enseigne année après année (je rappelle que l’école est obligatoire), que nos parents nous inculquent parce qu’eux-mêmes sont allés à l’école, puis que le bourrage de crâne médiatique maintient en place. Nous étions alors en mai 68 et je n’avais ni fumé la moquette ni absorbé des champignons hallucinogènes…

Pardon pour cette longue digression qui paraît ne pas avoir de rapport avec la musique, mais la composition du disque noir découle de cette expérience. Les paysages sonores de "la Falaise", par exemple, sont une tentative de représentation musicale de cette réalité dans laquelle on est transporté quand on se débarrasse de toutes les idées fausses qui squattent notre logis, c’est-à-dire notre esprit. Depuis l’âge de huit ans, je ne lisais que de la science-fiction, cette littérature de la contre-culture aujourd’hui totalement récupérée par le système. Par ses images, c’est elle qui m’a aidé à transposer en musique mon expérience de l’outre-monde, comme je l’explique dans la pochette de cette anthologie "Ankh & Fabrice Baty".

Fin juin 68, l’école militaire où j’étais interne a fermé et je me suis retrouvé en Terminale dans un lycée civil. Deux élèves jouaient de la guitare : l’un massacrait sa guitare "sèche" à la pose de midi, exprimant sa colère dans des improvisations sauvages, l’autre jouait des "solos" sur une guitare de jazz (demi-caisse électrique). J’ai aussitôt vu le parti que je pourrais tirer d’un instrument aussi pratique et polyvalent, mais il m’a fallu attendre mes dix-neuf ans pour en avoir un. Je vais peut-être décevoir certaines personnes, mais je ne voulais pas faire de la musique, je voulais communiquer sur mon expérience, la partager.

Car quinze heures après s’être écroulé, mon conditionnement éducatif s’était auto-réparé et j’avais de nouveau des idées reçues plein la tête… En particulier, j’avais puisé dans ma culture religieuse l’idée que j’avais vécu une expérience mystique. En un sens, ce n’était pas faux, mais si ma vision était mystique, elle devenait alors mystérieuse, c’est-à-dire incommunicable. Bref, j’ai vite constaté qu’on ne me comprenait pas, et je me suis donc tourné vers la musique parce qu’elle était réputée pouvoir dire l’indicible. Par exemple, John McLaughlin écrira au dos de la pochette du LP "Mahavishnu", en 1984 : DEDICATED TO THE GREAT SPIRIT OF MUSIC WHO SPEAKS THE UNSPEAKABLE.

F : Dans le même ordre d'idée, quel artiste, ou disque, ou concert vous a mis une telle baffe que vous vous êtes dit "demain je monte mon groupe !" ?

F.B : Je ne me suis jamais rien dit de tel. Par contre, tous les membres du groupe Ankh (première formule) se sont pris une baffe le soir du concert du Mahavishnu Orchestra donné à la salle Pleyel pour la sortie de "Visions of the Emerald Beyond" (1975), un disque souvent et injustement décrié que je considère pour ma part comme l’un des meilleurs de McLaughlin. Nous n’avons rien perdu de ce qui se passait sur scène car le parrain de Nathalie, qui était directeur de la salle, nous avait réservé de bonnes places. Nathalie, Michel, Philippe et moi avons été sidérés par la virtuosité des musiciens ; à la sortie, fortement impressionné par le jeu de Narada Michael Walden, Michel a dit : « J’arrête tout, je revends ma batterie ». Heureusement, il a encore attendu un peu…

F : Vous avez vécu les manifs de mai 68 : où se situait Fabrice Baty dans ce contexte bouillonnant ?

F.B : J’étais en Première, bouclé à ma demande dans une école militaire préparatoire ! Après ce que je viens de vous dire, il peut paraître incompréhensible que je me sois placé de moi-même dans un établissement où le niveau scolaire était très élevé, mais c’était le seul moyen que j’avais trouvé pour échapper au contrôle de mes parents. Côté manifs, nous étions renseignés au jour le jour par les jeunes profs civils qui faisaient la navette entre les barricades parisiennes et l’école. Et – chose inconcevable dans l’Armée – la compagnie A, qui regroupait les classes de Terminale, s’est mise en grève ! Nous, les jeunots, nous regardions ça avec étonnement ; on racontait même que les élèves de Terminale faisaient le mur la nuit pour se joindre aux ouvriers des usines en grève ! En tout cas, un mois après les "événements", l’école a fermé, pour faire des économies, disait-on…

F : Dès 70, vous tentez, au fil des rencontres, de monter un groupe, jusqu'à la création de Cafard en 72 (dont on peut entendre des extraits sur le site 45vinylvidici). Racontez-nous un peu cette aventure…

F.B : Après 68, le théâtre de l’absurde faisait de plus en plus recette. Mais il était maintenant clair pour moi que l’apparente absurdité de la vie ne provenait que de l’éducation que nous avions tous reçue : ceux qui étaient bien conditionnés étaient heureux, ceux qui l’étaient moins, malheureux. Ces derniers se posaient des questions sur la vie, la mort, Dieu, etc., mais ils ne comprenaient pas que ces questions existentielles provenaient du décalage entre leurs idées reçues et la Réalité. S’ils les avaient rejetées, s’ils avaient nettoyé leur esprit au Kärcher, ils ne se seraient plus demandé si Dieu existe, mais ils adoraient leurs idées fausses, ils avaient foi en elles…

Finalement, ne voyant pas comment je pourrais partager mon expérience dans un tel contexte, j’ai même abandonné l’idée de le dire en musique. Alors que tous les jeunes gens profitaient de leurs vacances d’été pour conquérir le monde, c’est-à-dire pour se faire une place dans le paradigme, je me suis couché et j’ai dormi, longtemps… Croyant à une dépression, mon père m’a secoué les puces et emmené avec la guitare qu’il m’avait payée jusqu’à la maison des jeunes des Andelys. C’est là que j’ai rencontré Michel Chevalier et que j’ai commencé à apprendre à jouer en groupe. Côté guitare, je partais de zéro et, contrairement à aujourd’hui, il n’existait sur le marché aucune bonne méthode permettant de devenir guitariste de rock…

"Cafard" était une idée de Renaud Thorez (il tenait absolument à ce nom). Nous jouions ensemble depuis un moment quand nous avons ressenti le besoin de nous adjoindre un batteur, mais Michel était parti vers d’autres aventures. Nous sommes allés trouver Guy Sirot, qui s’est un peu fait tirer l’oreille pour reprendre du service à la batterie. Ensuite, nous avons trouvé Patrick Weidmann pour le chant, mais je ne me souviens plus comment. "Bébert", qui roulait en DS 21, était aux jeux de lumières et nous servait d’impresario. Deux de ses amis jouaient les road managers. L’un d’eux transportait le matos dans son cube Citroën ; c’est lui qui plus tard a conçu et fait imprimer l’autocollant de Ankh d’après la croix ansée que je portais au cou.

Bref, nous étions un bon petit groupe bien organisé, mais nous étions tous en apprentissage. Je ne me souviens plus pourquoi le groupe s’est séparé, mais il y a probablement eu des problèmes relationnels irréductibles, comme souvent dans ce genre d’association…

F : Partagiez-vous à l'époque quelques connivences avec d'autres groupes français de la même scène ? Y avait-il un groupe en particulier qui vous impressionnait ?

F.B : Nous étions vraiment isolés. Nous allions voir en concert des groupes rouennais, havrais ou parisiens de temps en temps, mais nous n’avions aucun contact avec leurs membres. Les seuls groupes qui nous impressionnaient étaient au-delà des mers… À l’époque de Cafard, nous jouions des reprises et Renaud nous avait orienté vers Rory Gallagher, Ten Years After et Roger Chapman (Family) ; pour ma part, je tirais la couverture vers Led Zep et Hendrix – mais dans tous les cas, j’avais du boulot ! En privé, j’écoutais surtout des guitaristes comme Larry Coryell, John McLaughlin, Jimi Hendrix, Jimmy Page et Terry Kath, le guitariste fondateur de Chicago, dont Hendrix aurait dit qu’il jouait mieux que lui…

F : Dans le même temps, vous rentrez dans l'éducation nationale, et vous enregistrez l'Ovni "Guitares", difficilement classable, mystique et totalement personnel. Racontez nous un peu ce projet, et ce qui vous a amené à poursuivre dans cette voie ?

F.B : On ne peut pas toujours insulter ses éducateurs et déguerpir : adulte, on peut par exemple essayer de se mettre à leur place, pour voir... c’est-à-dire pour connaître ce qu’on refuse instinctivement. Et comment le connaître vraiment, sinon de l’intérieur ? Alors je suis devenu prof. Partant, j’ai gagné mon autonomie financière et j’ai pu financer mon projet de dire l’indicible au moyen de la musique. Je n’étais pas un musicien, mais quelqu’un qui utilisait la musique comme moyen d’expression ; néanmoins, je prenais beaucoup de plaisir à jouer, surtout en groupe.

L’album "Guitares" est en effet difficilement classable, c’est ce que m’ont fait comprendre les distributeurs en refusant de s’en occuper, prétextant des problèmes de numéros de série… Mais est-il mystique ? C’est encore une question de classification : tout dépend à quel domaine on emprunte ses images (métaphores) quand on s’exprime. Si, au lieu de dire que mon conditionnement éducatif s’est écroulé, je dis que l’Esprit Saint est descendu sur moi, je remplace une métaphore de type "conspirationniste" par une métaphore chrétienne équivalente ; si je dis que j’ai soudainement éprouvé l’éveil inégalable et parfait, j’emploie alors une métaphore bouddhiste équivalente. Dans les deux cas je suis dans le mysticisme parce que j’utilise des métaphores classées officiellement dans le domaine spirituel.

Si, au lieu de dire que je suis sorti du paradigme, je dis que je suis entré dans le royaume de Dieu, je suis dans le mysticisme ou le religieux. L’expression "royaume de Dieu" est clairement une métaphore, et "paradigme" veut dire : manière de voir les choses. Mais on peut se demander d’où nous la tenons, cette manière, et il n’est pas bien difficile de comprendre qu’elle provient de cette longue éducation obligatoire rythmée par d’incessants contrôles de qualité et sanctionnée par des certificats de garantie (diplômes) qui sont – paraît-il – indispensables pour vivre ailleurs que sous les ponts…

Pour prendre une comparaison, le paradigme, la représentation du monde construite par notre éducation, ressemble à un casque de réalité virtuelle que nous aurions en permanence sur le crâne, devant les yeux. Nous ne voyons pas la Réalité mais une reconstitution de celle-ci, une image inscrite en mémoire par notre éducation. Avec un morceau comme la Falaise, j’essaie durant presque dix-huit minutes, de remplacer l’image renvoyée par le casque par une autre qui, elle, évoque ce que l’on devrait voir. C’est encore une image, ce n’est pas une vision directe de la Réalité, mais j’espérais ainsi pirater quelque peu le système et inciter l’auditeur à regarder AU-DELÀ de l’écran… En ce sens, ma musique est une métaphore de la Réalité, elle est mystique, et le disque noir est une soucoupe volante, un OVNI.

F : On en arrive à Ankh, sans doute, si je ne m'abuse, le projet de groupe le plus abouti. Vous parvenez à en extraire un 45 tours. Comment se sont passées les démarches dans un système si fermé que représente l'industrie du disque ?

F.B : Nathalie avait un contact (familial, je crois) avec un directeur artistique de chez Barclay. Nous sommes allé le voir, dans l’intervalle entre la fin de Cafard et le fameux été où j’ai composé la Falaise (73), pour lui présenter plusieurs enregistrements personnels. Durant l’entretien, comme je lui disais que l’un des guitaristes que j’admirais le plus était Larry Coryell, il a déclaré que, si celui-ci cherchait du travail et venait le voir, il ne le prendrait jamais sous contrat. Quant à moi… j’avais compris le message !

Après la sortie de "Guitares", il y a eu un second rendez-vous chez je ne sais plus quelle major ; Stéphane Grappelli devait y être sous contrat car mon interlocuteur m’a beaucoup parlé de lui. À la fin, il a été question d’un guitariste de variétés qui jouait souvent aux Andelys dans les bals du samedi soir. Les jeunes du coin le considéraient comme un guitar hero et lui-même faisait tout pour ressembler à Jimmy Page. C’était un vrai pro, mais on m’a fait comprendre qu’on envisageait seulement, dans ladite major, de lui confier la responsabilité de quelques orchestrations, pour voir s’il tenait vraiment la route… Bref, mon gars, comme tu ne lui arrives pas à la cheville…

Lors de la sortie du 45 tours, nous avons obtenu un rendez-vous chez Filipacchi. Après avoir entendu "les Maîtres du Temps", notre interlocuteur nous a dit que ce n’était pas le style de musique qu’il recherchait. Pouvions-nous plutôt lui faire entendre quelque chose qui ressemble à du Michel Jonasz, un jeune chanteur qui promettait (il devait tout de même avoir trente ans !) et qui représentait exactement le genre de musique qui intéressait la production. Ah non, vous ne faites rien de tel ?

Je savais que ma musique n’était pas commerciale, mais un soir, dans un restaurant, j’avais entendu un jeune parler avec émerveillement du disque noir alors qu’il ne se doutait pas que j’en étais le compositeur. Il en était raide dingue ! Je me suis dit : même si je n’ai touché qu’une personne sur mille, ça valait le coup ! Par contre, je savais que mes comparses attendaient le succès dans une toute autre proportion et qu’ils ne tarderaient pas à aller voir ailleurs. Il était évident que nous n’avions pas les mêmes objectifs, même si je ne parlais guère de ce que j’avais en tête, si je ne jouais pas les gourous, si je n’entretenais pas autour de ma personne une atmosphère mystique, comme c’était le cas pour Jimmy Page (disait-on) ou, évidemment, pour Mahavishnu John McLauglin ou Devadip Carlos Santana.

F : Avez vous tourné avec le groupe Ankh, et quels sont vos meilleurs souvenirs ?

F.B : Nous n’avons tourné que dans le département de l’Eure : Les Andelys, Louviers, Vernon, Évreux. Nous organisions généralement nos propres concerts, sans première partie, et réunissions de deux à quatre cents personnes. Dans la première version de Ankh, nous avons joué dans des établissements scolaires et deux fois en plein air, à Évreux. Je me souviens que Renaud, que j’avais perdu de vue depuis la fin de Cafard était dans le public et qu’il avait été impressionné par les progrès accomplis, l’originalité de notre prestation et la qualité du son. À l’époque, j’avais pour ampli de guitare la cabine Leslie que j’avais fabriquée moi-même, ce qui était déjà en soi une attraction puisque tous ses organes tournoyants étaient à l’air libre…

F : Le 45t a été également réédité, cassant un peu l'inflation capitaliste du marché du disque. Ça vous fait quoi ce nouvel engouement quarante ans après ?

FB : J’observe la manière dont les gens aujourd’hui se penchent sur le passé : faut-il s’en réjouir ou s’en inquiéter ? Quoi qu’il en soit, il m’intéresse de voir comment mes compositions seront maintenant reçues : y aura-t-il une différence ? Seront-elles mieux comprises ? La Falaise coïncidait avec le premier choc pétrolier ; je me souviens que ma mère m’avait dit que c’était le début de la fin et que la situation économique allait se dégrader inexorablement… Sommes-nous au bord de l’ultime falaise ?

F : Les Maîtres Du Temps sont un morceau qu'on peut qualifier de fusion heavy progressive... Pourtant, on est en décembre 76, les prémices du punk se sentent... comment se situe-t-on dans ce contexte ?

F.B : Au fin fond du département de l’Eure, on n’entendait parler de rien. Personnellement, je n’ai découvert le mouvement punk qu’au début des années 80, en lisant un magazine dans la salle d’attente du dentiste. Je me suis dit : il était temps qu’on arrête, déjà qu’on ne trouvait pas de contrats parce que les organisateurs préféraient les fest-noz à nos concerts…

F : Depuis, vous continuez vos expérimentations, tourné notamment vers les nouvelles technologies... Pourquoi cette passion pour le numérique ?

F.B : Pour deux raisons ; 1) parce que les ordinateurs ne quittent généralement pas le groupe, qu’ils sont remplaçables par des modèles plus performants et qu’on peut même les fabriquer sur mesure ; 2) parce que j’avais composé en 77 un morceau qui n’était pas humainement jouable. Comme je l’ai indiqué sur la page du site 45vinylvidivici, il était composé à partir de tirages du Yi-King et de règles de composition elles-mêmes issues de tirages préliminaires. J’ai eu recours à l’informatique pour essayer de le réaliser, mais celle-ci m’a ouvert de nouvelles perspectives professionnelles. Les TICE (Technologies de l'Information et de la Communication pour l'Enseignement) étaient censées transformer la manière d’apprendre et d’enseigner, ce qui m’intéressait évidemment au plus au point, d’autant que l’ensemble des disciplines étaient concernées. En devenant formateur, puis chargé de mission pour les nouvelles technologies, j’ai pu nourrir ma réflexion personnelle sur l’éducation.

F : Revenons à la parution du LP Ankh et Fabrice Baty. La première face laisse entrevoir beaucoup de possibilités, n'avez vous pas de regrets de ne pas avoir pu aller jusqu'au bout avec vos compères ?

F.B : Je savais que le départ de Michel portait un coup fatal au groupe car il n’y avait plus de batteur disponible et capable de le remplacer dans la région. Par ailleurs, je crois que chacun de nous avait des projets en tête. En tout cas, en ce qui me concerne, j’en avais, et j’ai continué sur ma lancée jusqu’en 1982, année où je me suis tellement investi dans l’électronique numérique et l’informatique que la guitare est passée au second plan.

F : La seconde face, elle, fait référence à votre album concept "Guitares". On sent les réminiscences de ce qu'on appelle aujourd'hui le krautrock, à savoir cette musique lancinante et répétitive, bien souvent influencé par les nouvelles possibilités technologiques... Entre nous, le rock allemand ça vous parle ?

F.B : Assez peu. Avant les années 80, mon seul contact avec le rock allemand a eu lieu au festival de jazz-rock "Riviera 76" organisé durant l’été 76 sur le circuit Paul Ricard par  Michael Lang, l’organisateur de Woodstock. Nous y avons découvert le groupe Passport. J’ai ensuite acheté leurs deux premiers disques et c’est tout. Je n’ai par exemple écouté Klaus Schulze qu’au début des années 80, en achetant son album "X", mais je n’ai jamais utilisé le synthétiseur à sa manière. C’est typiquement de la musique lancinante et répétitive, ce qui n’est pas péjoratif car c’est son truc ; mais trouvez-vous vraiment que la mienne le soit ? Si nous avons des points communs, ce sont des références littéraires : Friedrich Nietzsche, Frank Herbert… – mais ce n’est pas très original !

F : Le LP en lui même est très bien conçu, pochette magnifique et notes très intéressantes. C'est une fierté cet album ? Et avez vous gardé le contact avec les autres membres d'Ankh ?

F.B : Oui, c’est une fierté, et je remercie les deux producteurs Claude et Ponch (de VinylVidiVici et SamPlay) d’y avoir cru dès notre premier contact. Claude a retrouvé Renaud Thorez et nous avons depuis des relations épistolaires. Lui aussi apprécie le LP et il vient de me faire parvenir des enregistrements réalisés avec les groupes qui ont pour lui suivi Ankh. Sa sœur, Nathalie, est malheureusement décédée. J’ai revu brièvement Michel Chevalier, il y a peut-être dix ou quinze ans (je ne sais plus) ; pas de nouvelles depuis.

F : Allez, je ne vous embête pas plus. Une dernière question : d'autres projets en tête ?

F.B : Faire entendre ma voix. Mais je tiens à rassurer tout le monde : je ne vais pas me remettre à chanter ! Non, c’est pire, je voudrais parler de l’enseignement. J’ai donc étudié le sujet de l’intérieur durant quarante ans et je veux dire aujourd’hui qu’il ne faut pas le sous-estimer, qu’il est au cœur de la problématique humaine. Si l’humanité se pose aujourd’hui des questions sur son avenir et qu’elle tâtonne comme une aveugle à la recherche des réponses, je dis qu’elle le doit à l’éducation qu’elle s’est donnée à elle-même – que tous ses problèmes viennent de là.

Je ne suis pas en train de dire qu’il faut supprimer l’école, réformer l’éducation nationale, dégraisser le mammouth ou enseigner le créationnisme, je dis qu’il faut s’interroger sur la nature et la pertinence de l’éducation, et surtout vérifier qu’il n’y ait pas un BUG dans le logiciel. À Cafard (bug), qui était un bon petit groupe de rebelles comme il y en avait tant d’autres, j’ai préféré Ankh (la vie), et quand j’écoute maintenant ce vinyle jaune, je me dis que c’est un disque solaire, mais qu’il est complétement barré, que ce n’est pas de la musique, même si j’ai essayé avec les deux morceaux formatés du 45 tours de rester dans les clous…

F : Une phrase pour décrire le monde dans lequel on vit ?

F.B : No future.

 

Entretien mené par Lou

LIENS :

Ankh & Fabrice Baty LP

Les Maitres Du Temps

Rock Français - Ankh / Entretien avec Fabrice Baty

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