Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Bruce Springsteen - Nebraska/ Moins c'est toujours plus

par lou 29 Septembre 2014, 16:46

D'abord, il y a Dylan et Neil Young. À une période particulièrement critique de leur carrière (1982) enchaînant les albums foireux. Venus vérifier que ce, comment vous dites, Bruce Springsteen, n'est pas simplement un rigolo. Cinq albums au compteur, deux chefs d’œuvre (le premier et Born To Run). Les autres sont surjoués, atteints d'une mégalo grand modèle. Bon, le gamin a compris les principe de base. Vous casser en deux avec rien. Se placer dans une perspective étonnante. Un espace immense, à l'amplitude aussi forte que discrète. Raconter des histoires pleines de personnages colorés et de lieux mythiques. Bref, l’élève est doué. Sans tomber dans ce travers qui consisterait à raconter n'importe quoi. Sous prétexte de poésie échevelée. Ses récits d'épopées urbaines en été sont crédibles. Des ancêtres précités, il a aussi récupéré ce tic des longs textes, ultra verbeux, avec des métaphores à tiroirs un peu partout. C'est précisément ce que lui reproche John Fogerty (ce vieux râleur). Réduit au silence par un conflit avec son ancienne maison de disques, le leader éternel de Creedence s'est senti attiré par ces sagas de gens simples, mises en scène par un type ordinaire. Simplement, prétend-il, ce Bruce Bidule, doit encore apprendre la concision. Les trois hochent la tête avec résignation.  Ils viennent d'écouter The River (dernier Springsteen en date) pour sur.  Un double album, avec tous les défauts du genre réunis sur quatre faces. Passé l'admirable morceau titre (J'viens du fond de la vallée/Où M'sieur on t’élève pour que tu fasses comme ton vieux....) la vacuité est sans limites. Et ils tirent la gueule les vétérans. À ce rythme là, c'est un ersatz qui va décrocher le pompon. Les USA sont en pleine débâcle économique, cornaqués par Reagan et son néo libéralisme. Niveau musique, c'est le règne des nouveaux romantiques. Des têtes à claques, fringuées avec les rideaux de la  douche. Qui vous servent du vomi parfumé à longueur de chanson. Et le comique français de service se nomme Jean Patrick Capdevielle. Franchement moins drôle que Bourvil, ce clone se prend au sérieux, s'imposant (si si) comme un prophète de la zone. Bien sûr, la critique applaudit. Dans ces conditions, que le nouveau Bruce Springsteen s'appelle Nebraska ne change rien à l'affaire. Tout le monde sait bien comment il va sonner. Vous dites qu'il a choisi de livrer ses démos, au lieu de passer quinze ans en studio, comme d'habitude ? Admirez plutôt comment Robert Smith bafouille bien ses cauchemars d'ivrogne. Ça c'est intéressant. Et arrêtons la les conneries. Je peux en parler, j'avais dix sept ans. Tout ce qui précède était dans l'air du temps.

Chez mon disquaire, il y avait UN seul exemplaire de Nebraska. Comme une grosse écharde, plantée dans le cul de tous ces vinyles gras et satisfaits. Avec cette pochette bien moche, toute floue. Deux couleurs, noir et rouge. Et les textes traduits en français. Dedans, une douzaine de titres acoustiques. Plus un embryon de rock. Si basique que n'importe quel groupe garage en rigolerait. Pratiquement rien de plus, à part le chant. Bruce Springsteen, comme on aimerait tant l'entendre plus souvent. Capable d’asseoir n'importe qui en deux intonations, et trois phrases. Héritier de  l'Amérique d'Hubert Selby. Sorte de Woody Guthrie adaptant John Fante. Défile une galerie de portraits grisâtres, façon photographie en contre jour.  Hésitant entre le commentaire social résigné, ou les souvenirs d'enfance rendus amers par le temps. Ne jamais se simplifier la tache. On écoute Nebraska en boucle. En s'interdisant d’interrompre la montée d'un immense poids sur nos épaules. Ce disque (bricolé avec trois bouts de ficelle) vient de se coincer dans notre (votre) vie. Si profondément qu'il ôte, d'entrée, toute envie de chercher à lutter. Il est là, faisons avec. Pour continuer à se prétendre quelque chose de pas trop abîmé. Deux ans plus tard, Springsteen se tirerait une balle dans chaque pied. En beuglant son J'suis né aux States, sur fond d'orgue Bontempi, il allait passer pour un bœuf nationaliste. Flattant involontairement l’ego de milliers de crétins portés à droite. Et révulsant les autres, épouvantés d'entendre ce mec se vanter de rouler pour l'Oncle Sam. Difficile de conseiller à chaque partie de réviser son anglais. Pour bien comprendre cette histoire de loser cassé par le Vietnam.

Sans doute conscient d’être si mal perçu, Bruce ne joue d'ailleurs plus Born In The USA qu'en acoustique. Et vit depuis trente et un ans dans l'ombre maudite de Nebraska. Accumulant les disques inutiles et stériles (le pompon allant au quintuple live/pur saindoux). Incapable de comprendre ce qui fait sa vraie force. Seul Ghost Of Tom Joad (tout en papier de verre et gorge sèche) retrouve le souffle résigné. Le bruit de la mort qui rode. Du coup, c'est sur scène que ça se passe. Pour se prendre une leçon de rock magistrale, il y a le DVD Live In New York City. Véritable tornade, d'accord. Mais dont la puissance n'est rien, face à celle sereine de Nebraska. Album qui  parle à chacun. De son bled tout pourri. De sa vie blême. De son avenir déjà en lambeaux. Du moins, c'est comme ça que je l'ai toujours ressenti. Libre à vous de considérer Bruce Springsteen comme un percheron de plus. Sauf que, quand le bourrin débranche sa guitare, et entame Atlantic City ou Johnny 99, tout change de dimension. Bien sûr, Bruce n'est pas paré de l'aura maudite de  Jackson C. Frank. Mais Nebraska rejoint facilement Blues Run The Game sur le fond. Un petit peu moins sur la forme. Et c'est là que le bat blesse, pour la majorité. Dommage.

Laurent

LIEN : Nebraska

Bruce Springsteen - Nebraska/ Moins c'est toujours plus

commentaires

Haut de page