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John Cale / Sabotage Live - Je suis pas le mec zen

par lou 30 Octobre 2014, 10:44

Voyons voir, c'était dans un des tous premiers Rock And Folk que j'ai acheté. Étrange comme certaines choses vous restent. Un bref article (du regretté Claude Pupin) signalait la sortie d'un disque tordu, par un gus inconnu de moi. Un live, censé marquer la fin de 120 mois de frustration. L'album en question interpellait ma jeune curiosité par un fait précis. Il sortait en import. Ce qui signifiait, pour le gamin désargenté, aucune chance de poser ses oreilles dessus. Et puis la pochette elle-même était, comment dire, étonnante. Un type avec un chapeau et des lunettes, la figure totalement sombre. Enserrant le micro de ses mains gantées. Genre dictateur albanais d'un pays de cauchemar. Où la parole peut vous tuer. La vie quotidienne d'un grand dévissé du bulbe rachidien, quoi. C'est que John Cale n'est pas le client ordinaire. Ni Sabotage Live un aller simple pour le confort d'écoute béat. Après s’être fait éjecter du Velvet par un Lou Reed avide de pouvoir, le gallois bizarre n'était pas devenu mou. Difficile, quand on a bâti des archétypes du bruit blanc. The Gift et son récitatif glacial, ou Sister Ray et son orgue saturé, à faire exploser toutes les cages thoracique. D'autant que j'ai fais un sacré apprentissage avec White Light White Heat. Il y avait quelque chose d'évident sous tout ce magma râpeux. Restait juste à creuser. Laissant son ancien groupe abandonner le boucan (au profit de beaux albums intimistes) Cale avait produit Nico, les Stooges et les Modern Lovers. Autant que collaboré avec Terry Riley.

Sa discographie solo comporte des inusables de référence (l'imparable trilogie Paris 1919, Fear, Slow Dazzle) du rock adulte/pas avachi. La version de Heartbreak Hotel semblant  avancer les tripes à l'air, comme échappé d'un tableau de Jérôme Bosch. De quoi gagner son paradis face à la horde des punks, et à leur furia sous amphétamines. Les troupes qui sortaient des égouts en 1976/77, John Cale ne les craignait pas. Lui l'enfant prodige, le vrai musicien, respirait leurs vapeurs radioactives à plein poumons. Même qu'il en était devenu à moitié cintré. Et tournait avec un groupe de jeunots violents, usinant une musique de psychopathe qui aurait déchiré son ordonnance. Arborant un casque de chantier, ou un masque de goal de hockey sur glace. Balançant parfois des carcasses de poulet dans le public. Le plan déjanté, revu par un artiste aussi articulé (et profondément hystérique) que John Cale, n'est pas affaire de guitares qui bavent n'importe comment. Pas plus que Sabotage Live n'est un album de boogie lourd, déversé à la brouette.

Souvenez vous du festival d'Orange en 1975. À  force de vouloir jouer au méchant l'homme s'était ridiculisé, du fond de son éthylisme. Quatre ans plus tard, il avait changé son angle de visée. Au lieu de dépecer, il dénervait d'entrée. S'en prenait au  cerveau de l'auditeur. Communiquant son mal quotidien avec la bave aux lèvres. Et des façons de dandy. Agresser avec tout le sang qui reste à l'intérieur. Noir. Griffer sans toucher. Contusionner de dedans. Pas question de s'en tirer par une pirouette. Sur la pochette de Helen Of Troy (1976) notre homme portait certes une camisole de force. Mais le contenu était saumâtre. Social démocrate des burnes et repeint en orange fluo par une production nunuche. Donc Sabotage Live, ou la BO de Taxi Driver revue et corrigée, sur la scène du CBGB's (antre du New York branché) en été 1979. Le premier morceau s'appelle Mercenaries (Ready For War) et pourrait être une sorte de blues, totalement fêlé du citron. Une diatribe contre ces types prêts à tout pour du fric. Le son claque comme une culasse (bien huilée) sur les doigts du hasard. Qui vous a placé EXACTEMENT dans la ligne de mire d'un salopard de sniper. Visant exclusivement là où ça fait très mal. Même un bon vieux classique comme Walking The Dog y passe. Devenant un polygone aux angles limés et inattendus, où l'espoir (ce qu'il en reste) vient s'empaler. Et s'empaler encore. La pression monte progressivement très haut. L'aube vient brutalement. Cerné de rocs et de ronces. À l'heure où les plus fragiles réclament qu'on les achève. Mains sur les oreilles, pour se protéger des agressions ordinaires. Blessures infimes, mais douleur démultipliée par le nombre.

Et là, une grenade ravage tout au milieu du champ de bataille. Réquisitoire carnassier contre le colonialisme anglais, Captain Hook s'ouvre le front sur le blindage du fascisme quotidien. Tellement qu'on a un peu du mal à reconnaître les bons des méchants, dans l'odeur du plomb et de la poudre. Un joli morceau (Only Time Will Tell) plus tard, on évacue les corps dans la panique (Sabotage, à ne surtout pas passer pendant une panne d'électricité). La conclusion se nomme Chorale. Situé quelque part avant la crémation et après la cérémonie. Quand les pensées se brouillent. Et le type de la pochette ne dit toujours pas son nom. Pour bien appréhender le phénomène Cale à deux visages, on se reportera au DVD du Rockpalast. Deux concerts (1983 et 84) qui n'envisagent même plus la dualité marteau/enclume. Le tabassage de psychisme y étant une sorte de norme. Tant que la raison existe encore. Bonus, une séquence d'interview totalement hilarante, faisant pâlir de jalousie l'expression «maboule profond». Si vous arrivez à le trouver, le pirate Down At The End  Of Lonely Street (super son) vaut aussi son pesant de poignets cisaillés à  la lame de rasoir rouillée. Une introduction sérieuse à un univers aussi escarpé restant l'excellente compilation Guts.

Laurent

LIEN : Youtube

 

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