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Lou Reed / Berlin - Moi D'Abord!

par lou 30 Octobre 2014, 10:50

C'est bien du Lou Reed, un plan comme ça. Trouver une combine pour nous obliger à temporiser. Faire décaler le papier sur John Cale, comme si en quittant ce monde Mister Transformer voulait s'assurer d'avoir bien marqué nos mémoires. À défaut d'avoir mis le portable de Saint Pierre sur écoute, façon CIA. Pour savoir si le père Lou est logé en face de Lester Bangs. Le premier haïssait viscéralement le second. Lequel adorait le Velvet, au point de vous insulter si votre copie de White Light White Heat était en bon état. Rien que pour les interviews, il faut avoir parcouru son content de Lou Reed. Le journaleux dans ses petits souliers, affrontant une logorrhée glorificatrice à but non promotionnel. Rien à foutre de la pub avec un ego pareil. Mise à mort totale du pauvre scribouillard,  autant que de la concurrence. Dans les bons jours, Delmore Schwartz (prof de littérature de Lou) s'invitait même dans la conversation. Idéal pour avoir l'air d'un ignare. Tel était Lou Reed, comme on a appris à connaître le personnage. Vous pensez bien que notre (modeste) hommage paraîtra en même temps que l'article sur Cale. Respectons leur vieil antagonisme. Ceci dit, si l'univers avait passé autant de temps à écouter Berlin que la rédaction de Fuzzine, les psychologues auraient  moins de boulot. La population en sachant, du coup, long comme le bras sur les traumas musicaux indélébiles. Et la gloire des bacs à soldes. Trop décadent qu'ils disaient tous. C'est plus dur à écouter que Slade, bêlait le chœur des vierges effarouchées. Seuls nos grands ancêtres (critiques vénérés) semblaient voir la lumière noire. Et le temps leur a diablement donné raison. Berlin, c'est du diamant brut de décoffrage. L'album qui snobe tous les autres dans vos rayons. Celui que les moches ignorent en groupe. Trop beau, trop grand. Obligé de se plier en quatre, pour avoir le même niveau que la moyenne générale. Comme certains Bowie (ironie) de la période pré Ziggy, on reçoit Berlin avec la force d'un trépan. Et pas question de s'en remettre. Alors, Mick Farren et JJ Cale attendront. Lou Reed est mort, et renvoie tout le monde à sa jeunesse.

Aux gamelles de la minable chaîne stéréo, qui fumaient en crachant Rock And Roll Animal. Bassine d'or bouillant et de cuivre à peine moins chaud, brassée par un groupe colossal. Promis à l’anonymat pour l'éternité. Quatre vingt dix (quinze ?) pour cent des descendants de Tryphon Tournesol le confirment, ils se foutent de savoir qui sont Steve Hunter et Dick Wagner. Les assimilant gaiement au fantôme glacé qui consent (un peu) à chanter au milieu de la tornade. Égoïsme toujours. N’empêche, c'était dix classes au dessus des merdes métalliques qu'on s'infusait en ce temps la. Question de trajectoire, définie dès le départ. Le petit frère (Lou Reed Live) avec son mixage plus «traditionnel», bien qu'honorable, fait figure d'avorton à coté de son aîné à la pochette noire. Noir comme cette version funèbre de Heroin. Vint la découverte du Velvet Underground. Et tout ce qui en a découlé. Formidable coin enfoncé dans les certitudes les plus épaisses. Des disques qui font grandir d'un coup. Apprenant d'abord à  repérer un branleur. Au milieu d'un album brillant en surface, mais creux dessous. Chose amusante, l'inventeur du genre «poète des rues de New York, acerbe et lyrique» se trouve être un certain Reed Lou. Dans une catégorie où ont défilé les clones (Moon Martin) les réussites sont bien rares. Certains Eliott Murphy, Mike Rimbaud ou Mink Deville viennent à l'esprit. Mais à tous, ils manque (manquait et manquera) le venin. Cette haleine inimitable qui transfigurait Loaded. Mon Velvet favori à moi. Le souffle épique du stylo magique, sauvant un groupe en pleine débâcle. Et lui donnant enfin son unité de ton. En dépit des efforts de la maison de disques pour écarter le timonier atrabilaire. Et mettre en avant le gentil Doug Yule. Lequel (en plein milieu du grandissime I Found A Reason) reçoit une des plus magistrale raclée jamais administrée sur vinyle. Quelque chose comme «tu vois connard, si je m'en vais c'est à cause de toi. Mais t'auras pas le plaisir de me voir crever».

Logiquement, Lou Reed pouvait dormir peinard après tout ça. Ayant soumis nos consciences. Et inscrit son nom dans la grande quadrilogie messianique. Le cénacle hyper sélect (Waits/Dylan/Springsteen) des types qui écrivent de bonnes chansons comme on se lave les dents. Et en 1989, alors qu'on le croyait rincé et inoffensif, il est revenu cruellement nous mordre une dernière fois. Comme le vent, une fin de journée grise. New York (ben voyons) le voit faire le tour de sa ville. Et prendre des notes mentales. Tout y passe (la vie, l'amour, la mort, la gauche renvoyée dos à dos avec la droite) avec une intelligence et une acuité presque inquiétante. Un sommet est atteint lorsque déboule Christmas In February. Qui (muni d'un simple arpège à trois notes) parle génialement du Vietnam, et fait doublement passer Rambo pour un abruti. L'album, simple et dépouillé, vit en autarcie totale. Sachant bien que personne d'autre que Lou Reed n'aurait pu (su) lui donner sa couleur désabusée, sous l'électricité trompeuse. Ce ton qui transfigurait déjà Sunday Morning, là-bas en 1967. Salut l'artiste. Et merci pour nos adolescences sérieusement mises à mal.

Laurent

Lien : Album

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