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Idées Noires - L’Apnée des Yeux

par lou 7 Avril 2016, 09:38

Rien de plus démoralisant qu'un enterrement en plein été. Le paradoxe de la viande froide, c'est de finir trop chaude, aurait dit Alexandre Petivailo. Qui était précisément celui qu'on conduisait à la fosse commune. En vue de son recyclage, comme contre exemple permanent. A l’arrière d'une vieille estafette, réquisitionnée pour l'occasion. Comme à son habitude, Petivailo (bouffon de profession, complexé de nature) n'avait rien prévu. Il reposait dans un vieux coffre de bois, vaguement clos par une corde mal nouée. Les oiseaux chantaient, tout le monde partait en vacances.
Alexandre Petivailo n'était pas ce qu'on appelle populaire, au sens premier du terme. Les services de rangement idéologique (pourtant rompus à caser n'importe qui n'importe comment) avaient, depuis longtemps, renoncé à lui coller une étiquette. A la place, un bon coup de pied au cul et la porte qui claque sans faiblesse. Il avait rejoint la zone de trottoir où les poubelles s'entassent, s'était relevé en grimaçant sans rien dire. Depuis, on le disait malade, voire contagieux. Ce qui est certain, c'est qu'il négligeait son traitement. A base de Jtassome, de Sapispaloin, et de Samlaibrise. On racontait l'avoir vu discuter avec un Pierrot Lunaire, qui fredonnait des chansons tristes. Les deux convoyeurs de Petivailo étaient borgnes, bossus et abrutis. Avant de partir, ils avaient fouillé Alexandre, mais n'avait rien trouvé de valeur. Ignorant (forcément) que toutes ses richesses tenaient dans sa tête, entre ses lunettes et son front. Après un éclatement du cœur, il avait refusé de se soigner, encore plus. Avait noté quelque chose sur les ailes d'un papillon voyageur. Qu'il avait relâché, en lui expliquant longuement où se poser. Et s'était inscrit dans un club d'apnée des yeux. Sport dangereux, consistant à plonger dans des pupilles, sans s'y noyer. Alexandre avait sélectionné un magnifique regard, dont chaque mouvement avait la délicatesse d'un regret de Verlaine. Le magnétisme irréel qui en émanait hypnotisait, et obligeait à reprendre haleine, après quelques secondes d'admiration. La lumière y dessinait des anges de diamant. Comme ceux qui passent dans nos rêves, sans s’arrêter. Bien sûr, Petivailo s'y était pris comme un manche, et avait lourdement heurté une couche de silence glacial. La conscience arrachée, les tympans crevés, la raison d’être atomisée. Avec la modestie de ceux qui savent s'effacer, il était décédé sans bruit. Malgré des injections massives de Tadaiconé et de Savapaissé. L'autopsie n'avait rien révélé de particulier. A part ce coté heureux, qu'on ne lui connaissait pas d'ordinaire. Et une discrète cicatrice sur la poitrine. «Holocauste émotionnel» avait dit le toubib. Dans le ciel, un arc en ciel et une comète pâlissaient doucement. Quelque chose pleurait en silence, et les larmes devenaient des roses en touchant le sol. Tranchant tragiquement avec les cultures d'orties qui étaient la norme. Laquelle norme se réveilla soudain, en poussant sa gueulante. Les roses ne furent plus que des cactus, soudain. Tandis qu'un désert de glace engloutissait la raison, et le bon sens. Vraiment, tout le monde se foutait de l'enterrement d'Alexandre Petivailo. D'ailleurs cette histoire n'a pas de morale, puisque on n'a pas su ou la fixer. Toute ressemblance…

Le texte est pour toi, la plus belle des noyades.

Laurent

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