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Captain Beefheart - Mirror Man / Capitaine Caverne

par lou 5 Octobre 2016, 11:34

Qu'est ce qu'il a dit ?

 

Aucune idée, on jurerait des glapissements, une voix de scie à métaux se tapant l'intégrale d' André Breton. Une bouillie de mots, malaxés et recrachés jusqu'à ce que le sens s'en perde. Et ne finisse broyé sous les roues d'un groupe, qui trace sa ligne en dézinguant tout ce qui ressemble à une idée (vague) de confort d'écoute. Écrasant, broyant, travaillant les jointures au chalumeau. Sans se donner la peine de polir. Intéressante l'invention d'un nouveau langage. Dans la «pop musique» le coup du messie est un vieux classique. Émanation de publicistes ringards, qui fourgueraient de la bouse à une vache, pour peu qu'on le leur demande. Naturellement, le père Beefheart, qui a pourtant sorti de sacrés bons disques, n'a jamais paru plus à l'aise que sur Mirror Man.

Destiné (au départ) à n’être rien d'autre qu'une séquelle de Safe As Milk (disque encore vaguement normal) sorti sans autorisation. Même pas peine d'essayer d'apprivoiser le chanteur, de peur de se faire mordre. C'est un possédé ce type. Quinze cordes vocales, et (au moins) douze poumons. Derrière lui ça usine sérieux, en sonnant totalement déplafonné. Imaginez Jimmy Reed larguant sa bouteille de gnôle, pour foncer dans une fumerie de crack. Ressorti complètement marteau. Le jeu d'harmonica évoque la plainte d'un coyote, qui aurait laissé traîner ses couilles sur un cactus. Tandis que la clarinette basse ressemble à une lyre en bronze, façon cérémonie viking. Avec les grandes flammes, le coté tribal, et l'invocation d'une charretée d'idoles païennes. Pour dire à quel point on est dans le respect des règles. Quoique je vois bien Beefheart, avec un casque à corne, buvant une mousse dans le crane de Zappa. Tout ce qu'on peut penser de Mirror Man en première injection. Seul indice, ces quatre morceaux ressemblent (de loin) à des blues. Parfait négatif de la vision d'un Johnny Winter, qui était d'ailleurs quasiment aveugle. Au niveau de la forme, deux guitares en slide (rouillés et passés au vinaigre) déchiquettent les accords de base. Ceux ci cahotant sur une rythmique totalement chaotique, aussi confortable qu'un camion de ciment à prise rapide. Quand Cream (ou Led Zep) vampirisaient les douze mesures, il fallait le SAMU pour ramasser les viandes sanglantes. Les Stones en faisaient la grande partouze entre Monsieur Libido et Madame Testostérone. Mais on y retrouvait son Muddy Waters. Mirror Man se fout de l'académisme, avec un culot à fédérer un syndicat de cachalots caractériels. Et c'est d'une complexité ! Le batteur semble dyslexique. Sans parler du bassiste, génétiquement modifié. Question, on fait quoi ? La fuite en rase campagne, ou la résistance héroïque ? Déjà, éviter (pitié) de se demander si on classe à Psychédélique ou à Déclaveté. À la clé, assez de résistance mentale pour ingurgiter les pires graillons, et les traiter (hilare) de fan club Patrick Juvet. Venez soulever de la fonte avec les dents. Quand votre râtelier lâchera, essayez de faire la connaissance d'un certain Denny King.

L'album Evil Wind is Blowing (1972) a été enregistré en Californie, plus exactement à Lancaster. Désert de Mojave. Le lieu vous parle ? Oui, c'est de là qu'est sorti Captain Beefheart. Ce disque (ultra terrien, pas du tout éclaté) est simplement la meilleure alternative à Mirror Man que je connaisse. Même gumbo hyper épicé, farci de tessons et martelé avec obstination. Et ça c'est inestimable. Attention, l'objet tient debout tout seul, pas de la crème d'ersatz. Boogie rustaud, velu et mal rasé, (pas plouc pour autant) distribuant des pains dans la tronche avec un coté primitif savamment élaboré. Boulot à la Telecaster, méthode artisanale. Lames glissées sous les côtes. Cisaillant la bidoche de façon net et propre. La voix ? Denny King (grand blondasse, aux antipodes d'un grizzly enroué) a tout compris des éructations du maître, l'imitant à la perfection. Il doit y avoir des choses plus faciles à faire. Reconnaissons à l'homme King (mort en 2000) le courage d'en donner parfois moins, vocalement. Son ton plat (à la Lou Reed) accuse alors des limites rapides. Par chance, ces instants sont l'occasion de relaxer le blues tendu (qui devient alors lave). Avant de retourner cogner le rocher. L'erreur grossière de régurgiter le délire métaphorique du Captain a été évité, heureusement. Jetez une oreille sur Sunday Driver, qui est à se pisser dessus de rigolade. Deux anciens du Magic Band ont participé aux sessions. Celui-là est indispensable, débrouillez-vous.

Laurent

LIEN : Mirror Man

           Evil Wind Is Blowing

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