Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Soleil Zeuhl - Rencontre avec Alain Lebon

par lou 27 Septembre 2009, 18:37



Dans ce monde normalisé et uniformisé, où la mondialisation grandissante de la toute-puissance capitaliste en revient à la dictature la plus informelle de la pensée unique, existent et existeront toujours quelques ermites des Temps modernes cherchant de nouvelles voies d’évasion et de diffusion de la culture underground. Les multinationales de l’industrie du disque se meurent, dans une lente agonie perpétrée par le fléau du téléchargement, pourries par le fric et ses actionnaires boulimiques au rendement. Les ventes de disques s’effondrent, politiques et artistes s’unissant dans un combat illusoire, brandissant leur arme ultime, Hadopi, contre la menace de ce peuple sans scrupule.

Loin de tout ce bazar ambiant puant la naphtaline. Mélomanes de leur état, amoureux de la galette noire, et des digressions électriques. À la recherche d’un ailleurs. Qu’ils soient artistes, producteurs, ou encore simples passionnés, des structures s’organisent, se développent dans des cercles fermés, trouvant refuge dans la gigantesque toile encore liberticide du net. Pour combien de temps encore …

Soleil Zeuhl. Référence évidente à la zeuhl music, balafrée par Vander et les siens au sein de Magma. Que l’on pourrait décrire succinctement comme une musique totale, brassant les courants pour en ressortir la moelle vitale. Destiné non pas à divertir le bon peuple, mais à le faire réfléchir, à l’interpeller sur sa condition consciente et inconsciente.

Soleil Zeuhl donc. Association créée en 1998, sur la base 1901, par Alain Lebon. Une éthique, une image façonnée par amour de la musique. Loin des réseaux de distributions mercantiles actuelles, casant la dernière réédition beatlesienne entre les couches-culottes et les serviettes hygiéniques. Une production minimaliste, mais au combien précieuse, tant par ses qualités intrinsèques que par son catalogue. Étonnant choix allant du coup de cœur musical, en passant par certains chefs-d'œuvre oubliés par l’Histoire du rock. Que cette bonne vieille industrie du disque se contrefout.

On ne peut que remercier Alain pour le travail abattu, et ces dizaines de productions ressorties de l’ombre. Tout en l’encourageant à continuer son défrichage de la musique zeuhl pour le plus pur bonheur de nos ouïes !

 

Alain revient sur la création de son label, ses motivations, ses projets et plus globalement sur l'avenir du disque.

 

Lou : Peux-tu nous présenter ton label ?


Alain Lebon : J'ai créé le label fin 1998, avec pour première réalisation la réédition de l'unique album de Archaia. Au départ, le projet était ambitieux : créer un label psyché et un autre progressif/zeuhl. J'ai rapidement compris que les réseaux de distribution n'étaient pas les mêmes et qu'il y avait peu d'interpénétration entre les deux. À partir de là, étant seul et ne disposant que d'un temps limité à consacrer au label (soirs, week-ends), le label psyché n'aura connu qu'une seule et unique réalisation, l'album (vinyle) de MURDER IN THE CATHEDRAL en 1999 (ma seconde production).
Sur un plan général, le label est une association 1901, dans le sens le plus simple : aucun permanent, aucuns frais autres que ceux strictement liés à la production des disques, aux royalties des artistes et occasionnellement à la promotion. De l'autre côté (recettes), uniquement les ventes des disques, pas de subventions.

Lou : Comment t'est venue l'idée de te lancer dans une pareille aventure ?
A.L : Au départ, l'idée et l'envie sont parties d'un constat simple : en tant qu'auditeur/consommateur j'étais frustré de ne pas voir des rééditions qui m'auraient interessé, aucun label n'y prêtant attention. J'ai commencé à chercher combien tout ça pouvait coûter, comment faire techniquement, recenser les idées, etc. Et puis en toile de fond, l'envie narcissique de tout fondue de musique depuis l'adolescence : avoir son nom sur une pochette de disque ! Ayant constaté que la réalisation d'un disque était économiquement faisable, je me suis lancé, sans bien savoir où j'allais et en me disant que peut être (probablement ?) la 1re réalisation serait la dernière, mais au moins j'aurais essayé. Et puis, le miracle s'est produit : ça a marché. Pas pour gagner de l'argent (dans le domaine des distributions confidentielles ce n'est pas possible d'en gagner), mais suffisamment pour équilibrer les comptes et se retrouver avec le budget de départ reconstitué, augmenté d'un stock résiduel de CDs à faire vivre. Après ça a été un roulement comme ça pendant 10 ans, avec des hauts et des bas selon les projets et pas mal de déceptions intermédiaires, dont une quasi-cessation d'activité entre 2004 et 2007. Avant que le moral et l'envie soient relancés lors du festival RIO à Carmaux en 2007.



Lou : Quel est ton éthique dans le choix des artistes ? Et quel mode de fonctionnement pratiques-tu avec eux ?
A.L : Il y a eu une période optimiste du label, lors de la phase de croissance, période durant laquelle j'ai essayé de diversifier le son et l'image du label (en produisant du pur progressif avec Olive Mess, de l'acid-jazz avec MIX CITY, un CD plus rock avec Thollot). Pendant cette période, je misais sur la diversité, l'originalité, en me disant que ces qualités associées avec le début de reconnaissance du label permettraient cette diversification. Il n'en a rien été, j'ai appris que le public underground est un public principalement de chapelle, de niches bien identifiées. J'ai toutefois eu la chance que ces semi-échecs interviennent durant une période encore favorable pour les ventes de CD, de sorte que la casse a été limitée. La même chose aujourd'hui, dans un marché en crise, provoquerait la mort du label. Donc, depuis un seul mot d'ordre : recentrage sur le coeur d'identité du label, c'est-à-dire la Zeuhl. À noter toutefois que la définition de ce mot est ambiguë et autorise tout de même une assez large palette de productions. Pour faire simple, on dira que le label se situe entre les musiques que l'on appelait autrefois nouvelles, un jazz-rock musclé et des inclassables qui ont beaucoup écouté Magma. L'idée est de se recentrer sur un son, une esthétique précise. Toutes proportions gardées, c'est la démarche initiée dans un autre domaine par Manfred Eicher au début de ECM. Quand on est tout petit, il faut pouvoir être identifiable, fut-ce sur un créneau très pointu.
Quant au mode de fonctionnement, c'est simple : le label paie tous les frais liés au disque et aux droits de reproduction (SDRM) et les artistes font leur affaire de l'enregistrement, car malheureusement les ventes ne permettraient pas d'amortir ce coût. Ceci étant, enregistrer était une difficulté il y a 20 ans, mais aujourd'hui il est techniquement possible d'enregistrer avec une qualité professionnelle sans aller dans des studios hors de prix. L'époque a au moins ceci de favorable : la baisse des coûts du matériel et de l'électronique. Après, quand le disque est remboursé, le label paie des royalties aux musiciens. Pas beaucoup, car les ventes sont faibles, mais un peu, symboliquement c'est important à défaut de représenter des sommes significatives.

Lou : N'est-il pas trop dur de subsister dans une industrie monopolistique ? Je veux dire par là que l'industrie du disque se résume aujourd'hui à deux/trois multinationales qui gère l'ensemble des labels ?

A.L : Non pas du tout, on ne boxe pas dans la même cour, on ne se connaît pas, on ne se rencontre pas et je produis des choses qui ne les  intéresseraient nullement. Je ne leur prends rien. En fait, c'est même cette totale indifférence des majors envers les artistes underground qui fait que le label peut exister. Pendant ce que l'on peut appeler rétrospectivement "l'âge d'or" du rock (disons 1965-1980), quand les majors faisaient leur boulot en signant des groupes intéressants (même s'ils ne les promotionnaient guère ensuite) jamais je n'aurai pu créer Soleil Zeuhl, il n'y aurait pas eu de place. C'est leur absence qui crée un vide et comme la nature a horreur du vide, cela permet à de toutes petites unités d'oeuvrer chacune sur son terrain d'élection. Par contre, ce qui est dur c'est d'être visible, là c'est vraiment vraiment très dur : il n'y a plus de presse indépendante, les journaux musicaux sont trustés par les attachés de presse, ils sont liés à la publicité, bref ils n'ont plus beaucoup d'autonomie. Il ne reste aujourd'hui que les fanzines, c'est mieux que rien, mais le problème c'est que l'on reste en milieu captif, sans espoir d'être entendu/capté par quelqu'un qui n'est pas lui même déjà dans le réseau des gens informés. C'est ça qui m'embête vraiment : l'impossibilité de faire connaître. Faire un label avec cette impossibilité de communiquer transforme progressivement toute initiative en fan-club plus ou moins fermé. L'époque permet tout sauf... la diffusion, c'est là qu'est aujourd'hui le véritable point d'étranglement : on peut faire, mais on ne peut plus faire savoir. À cet égard, internet n'apporte que peu de choses, contrairement à ce que l'on dit, car la problématique est la même : faire un site est possible pour n'importe qui, sans frais, mais faire en sorte que les gens y viennent nous ramène au point de départ : pas de relais presse, pas de soutiens radio et seuls les déjà convaincus s'y connectent.

Lou : Parlons rééditions. Actuellement, on assiste à une multitude de rééditions, de toutes sortes, légales et illégales. Difficile pour le mélomane de s'y retrouver. Que penses-tu de ce marché ? Des projets en l'état ?   A.L : Je ne suis pas d'accord : le mélomane est armé pour s'y retrouver, parce qu'il est intéressé par le fond de la chose, et qu'il cherchera l'info avec passion. Et avec internet, l'info il la trouvera facilement. Par contre, le néophyte, lui, est noyé : il ne cherchera pas et il n'a généralement pas les clés pour comprendre seul. Et il faut dire qu'au fil des années, l'industrie du disque a noyé les gens en faisant tout et n'importe quoi, des choses bien comme des pratiques désastreuses. Regardez avec vos yeux d'aujourd'hui vos rééditions CDs achetées entre 1985 et 2000 : rien n'est remastérisé, pas de livret, pas de notes, pas de photos, pas de bonus et souvent moins d'infos ou de photos que sur les vinyles d'origine, un comble. Le tout vendu à l'époque plus de 100 francs — 15 euros. Et ça s'applique à tout, y compris aux artistes connus et gros vendeurs. Un exemple concret : j'ai récemment ressorti de mes étagères quelques CDs de Éric Clapton de cette époque, une horreur !! Et pourtant, on ne peut pas dire qu'en rééditant Clapton, on prend un gros risque, on peut tout de même investir un minimum !!  Les majors ont réagi (plutôt bien), mais beaucoup trop tard, ils se sont moqués du monde pendant presque 20 ans. Ils ont tué la notion d'objet.
Sinon, sur le fond, je trouve que rééditer c'est bien, c'est la culture, l'histoire, la mise en perspective. Mais il ne faut pas perdre de vue que c'est aussi le passé. J'ai des amis qui ne jurent que par le passé musical, la vie c'est aussi le présent, l'actualité ; les rééditions de demain se produisent aujourd'hui. Avec Soleil Zeuhl j'essaie de faire un mix : des rééditions qui me font plaisir et des productions nouvelles qui représentent (j'espère) le potentiel d'avenir de cette musique, je ne voudrais pas que Soleil Zeuhl soit seulement un musée dédié au passé. J'ai horreur des musées.

Lou : Le téléchargement est constamment visé par l'industrie du disque pour expliquer sa crise. Ton point de vue ? Te sens-tu menacer par ce phénomène ?  
A.L : Franchement, je ne sais pas. Je sais que la plupart des productions du label sont en téléchargement gratuit (illégal) ici et là, mais quel est l'impact sur les ventes ? Est-ce une perte ou bien au contraire une vitrine qui permet aux gens d'écouter gratuitement et ensuite d'acheter à coup sûr sans se tromper ? Autour de moi, il y a quelques personnes qui téléchargent à fond, mais tellement qu'ils n'ont pas le temps de tout écouter. Dès lors, jamais ils n'auraient acheté les CDs en question. Alors quel est l'impact ? Je ne sais vraiment pas. Et puis ça me rappelle fâcheusement le discours des maisons de disques quand j'avais 18/20 ans qui fustigeaient la cassette parce que ça faisait diminuer les ventes de vinyles. Personnellement, j'enregistrais alors beaucoup, car jamais je n'aurai pu tout acheter. Et puis quand j'adorais vraiment un truc, j'économisais et après quelques semaines/mois je l'achetais. En fait, le téléchargement.... je ne sais pas, je suis dans l'expectative....

Lou : Le rock d'aujourd'hui te passionne'-il encore ? N'aurait pas tu envie de t'y investir, en donnant la chance à des groupes qui n'entrent dans aucun moule préfabriqué ?

A.L : Le rock, au sens large, est toujours vivant et constitue l'ossature de ma culture et de ma façon de penser. Il va de soi que le son du label ne représente pas l'exclusivité de ce que j'aime et que j'écoute, ce serait trop monolithitique. Par contre, comme je l'ai dit à l'instant, depuis les déboires d'il y a quelques années, je ne diversifierai plus la tonalité ou l'orientation du label. Avec un peu de regrets, mais c'est clairement la seule voie pour que Soleil Zeuhl ait une chance de continuer sa route.


Lou : Pour nous, une petite exclusivité niveau sorti ?

A.L : La réédition de "4 visions" de Eskaton, généralement considéré comme leur chef d'oeuvre et indisponible depuis longtemps. Et puis, rayon nouveauté (accueil toujours plus incertain, par définition), le 1er CD de XING-SA qui est un groupe de Rouen, une formation parallèle à Setna dont j'avais produit le 1er CD en 2008. Pour la suite, je ne sais pas du tout, le label se construit pas à pas, en fonction des opportunités, des rencontres, des coups de coeur et aussi de l'envie du moment ou pas. C'est de l'artisanat, un mix passion/contrôle : 50 % de gestion rigoureuse (fabrication, finances, suivi) et 50 % d'affectif.

Lou.

LIEN : Soleil Zeuhl

Prochainement, l'entrevue sera enrichie par des chroniques signé de notre ami Pascal.

commentaires

Haut de page