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Ocarinah - Entretien avec Jean Michel Valette

par lou 1 Octobre 2009, 11:53



La révolution des cerveaux est un long chemin de croix.  Guy Lux, et Gros Léon, voilà ce que beaucoup retiennent des années 70. Vous savez, celles qu’on compile à qui mieux mieux, comme pour venger ce système, que les babas méprisaient tant. Jean Michel Valette a vécu les choses de l’intérieur, en tant qu’ancien membre d’Ocarinah. Il nous confirme qu’à vouloir apporter sa pierre à l’édifice d’une autre musique, on se heurtait à un mur. Celui des Sheila/Ringo/Cloclo de sinistre mémoire. Que les mélodies complexes, la couleur torturée, les ambiances sentant autre chose que la buvette, laissaient  de marbre. Fuzzine a voulu en savoir un peu plus sur ces combattants de l’ombre.

 

Laurent : Présentation du groupe, influences, ambitions.


Jean Michel Valette : Le groupe a existé pendant 7 ou 8 ans, avec des formules variables allant du trio au quintet. Mais la meilleure reste à mon avis celle des trois barjots qui ont enregistré Première vision de l’étrange : Charles Bevand, Marc Perdrix et moi même. Nos influences tournaient autour de ce que la musique inventait à cette époque, ZAO, Art Zoid III, les groupes de Canterbury (Soft Machine, Hatfield and the North) Mahavishnu Orchestra, certains groupes californiens, j'en oublie. Il y avait surtout et principalement Magma comme point de référence commun. Magma avait ouvert une voie vers des possibilités de création et une manière d'écrire et de jouer absolument intransigeante qui nous fascinaient (et qui me fascinent toujours aujourd'hui). Nos ambitions étaient bien modestes : nous allions réinventer la musique.  Si je dis modeste c'est parce que de très nombreux groupes cherchaient de nouvelles voies, en combinant des influences tous azimuts (le théâtre, les musiques ethniques, les méthodes d'écriture ou de non-écriture). En fait, tout le monde avait cette même ambition ! (enfin, presque tout le monde). Nous souhaitions juste faire des concerts et proposer une musique dans laquelle nous pouvions croire, et tant mieux si ça pouvait déboucher sur quelque chose.

Jean Michel Valette

 

L : Racontez-nous l’enregistrement, les problèmes de distribution. Tout ce qui faisait le quotidien d’un groupe luttant seul dans la France de Giscard.


      JMV : Nous n'avions aucun relai dans le show-biz, et pas très envie de dépendre d'un directeur artistique quelconque. Ceci explique la dynamique du disque. Nous avons enregistré dans un studio en démarrage, d'une façon très artisanale. Pas de 16 pistes et de mixage avec des effets sophistiqués, tout ça était hors de prix.  Tout a été pris live sur trois jours sur un Revox en stéréo. Il n'y a eu pratiquement aucun overdub, nous n'avions pas imaginé de maquillage pour nos morceaux. Ceci explique le son un peu particulier du disque qui fait très brut de décoffrage, mais qui avait le mérite de rendre à peu de choses près ce que le groupe donnait sur scène. Financé avec nos deniers en autoproduction, il a été vendu lors des concerts, mais n'a jamais été officiellement distribué. Commercialement, c'est une pure hérésie, mais au moins, nous conservions la maîtrise de ce qui se passait. D'ailleurs, nous n'avons jamais pu tourner suffisamment pour en vivre. Toute la lutte, s'il y avait lutte, se résumait à l'exigence dans la création des morceaux, au travail de répétitions et au désir de réaliser ce que nous avions dans la tête et de le voir reconnu. Nous n'étions assurément pas très militants, ou alors il y a un lien étroit entre la naïveté de notre jusqu'au-boutisme et militantisme.  Les choses n'étaient pas faciles, les dates étaient rares et le matériel cher. Il fallait donc aussi aller bosser pour assurer le casse-croûte. En définitive, Ocarinah était un groupe en marge, une espèce d'OVNI qui n'est jamais rentré dans le système et qui payait le prix de son indépendance.

 

L : Les années 70 étaient merveilleuses nous dit-on. Votre meilleur et pire souvenir de musicien. Aucune nostalgie ?


JMV : Je n'ai pas vraiment de mauvais souvenirs, c'est l'apanage du vieillissement.  De là à dire que les années 70 étaient merveilleuses, c'est une autre histoire.  Il y avait bien sûr un vent très dynamique et créatif qui faisait pousser les concepts et les expériences comme des champignons après la pluie.  Mais il y avait aussi le système qui avait bien compris qu'il lui fallait changer de masque pour profiter de cette créativité qui émergeait. L'industrie du disque n'a jamais vraiment eu d'options philanthropiques.  Il fallait d'ailleurs pactiser un minimum avec elle pour pouvoir réaliser quelque chose.  On ne pouvait pas, techniquement, enregistrer dans son garage comme on le fait aujourd'hui. Je ne garde d'ailleurs pas vraiment de nostalgie de cette époque, les choses sont beaucoup plus faciles pour moi aujourd'hui.  La technologie me permet de faire exactement ce qui me passe par la tête si je m'en donne la peine. Un des meilleurs souvenirs reste la première partie de Magma dans une salle évidemment pleine comme un œuf, et le public qui accroche à notre set. Grand moment.

 

L : Avez-vous eu l’occasion de tourner, de vous montrer à un public potentiel. Dans quelles conditions ?


JMV : Les concerts restaient notre objectif principal. Ils étaient généralement organisés par de vrais militants associatifs à qui nous devons une sacrée chandelle. Ils se débrouillaient pour que quelque chose de leur amour de la musique vive, organisaient des concerts avec quatre bouts de ficelle. Les choses se passaient plutôt bien, si on n'était pas trop exigeants, et nous ne l'étions pas. Il fallait donner beaucoup de soi avant de pouvoir jouer la première note, et après avoir joué la dernière. Mais je vivais tout ça comme la règle du jeu. Je n'ai pas le souvenir du nombre exact de concerts que nous avons pu faire, mais je sais que nous jouions plutôt pas mal pour un groupe qui ne se proposait pas des reprises de baluche.

 

L : Avez-vous trouvé un quelconque soutien (presse/média) ?


JMV : Un soutien de la presse ? Mis à part des entrefilets assez réguliers dans Rock'n'Folk (ce n'était pas rien), il me semble qu'il a plutôt fallu qu'on se débrouille.  Avec du recul, je crois que c'est inhérent à notre positionnement. Les médias doivent d'abord se vendre et restent dans les courants porteurs sans prendre trop de risques (et c'était déjà vrai en 1977, même s'il existait des tentatives). Nous avions choisi de ne pas être dans ces courants, et de plus nous ne savions pas les utiliser à fond.  Une stratégie de communication plus agressive et tenace aurait sans doute changé le cours des choses, mais nous n'étions pas compétents et sans doute pas très intéressés.

 

L : Qu’avez-vous retiré de l’aventure ?


JMV : J'ai aujourd'hui un regard assez positif sur ce parcours : nous avons été au bout de notre idée et je n'en regrette pas une seule seconde. C'est dans ce creuset-là qu'a commencé ma démarche artistique et je n'y ai jamais renoncé. J'ai continué à faire de la musique, pour des films, pour le théâtre, j'ai écrit pour des instrumentistes (quatuor de percussions, claviers, quatuor à cordes, clavecin, contrebasse) et tenté des expériences plus personnelles dans la même intransigeance qui ont fait leur petit bout de chemin.


 

L : Avez-vous totalement renoncé à la musique ? Etes vous toujours en contact avec les deux autres membres.


JMV : Vous pourriez renoncer à respirer, vous ? Je vois Marc de temps en temps, avec toujours le même plaisir, il joue aujourd'hui dans un groupe de jazz extrêmement inventif après avoir fait une longue parenthèse. Charles a changé plusieurs fois de région et je n'ai pas repris contact à ce jour.

 

L : Qu’écoutez-vous aujourd’hui ? Que pensez-vous de toute cette génération de musiciens jetables de la télé-réalité ?


 JMV : Pas grand-chose de bien nouveau, j'ai l'impression de souvent entendre ce que j'ai déjà entendu mille fois, et je ne suis pas très souvent surpris. Mais j'écoute énormément de musique dans tous les styles. La musique de télé-réalité n'a pas grand intérêt, sinon celui de rapporter de l'argent aux chaînes de télé.  À mon avis, s'y intéresser est une vraie perte de temps.  Mais c'est aussi la preuve que le système a bien survécu.

 

L : Pour ou contre le téléchargement ?


JMV : Pour, sans restriction. Les majors ne défendent que leurs profits, et ça n'a rien à voir avec la musique. La création n'a pas grand rapport avec l'argent, mis à part le fait de permettre aux créateurs de pouvoir se consacrer à plein temps à leur travail. Le reste n'est que marchandisation. J'aime bien la logique du logiciel libre ou du shareware, par exemple. Qu'une contrepartie soit donnée au créateur pour son travail me paraît honnête et légitime, il y a un lien direct entre le créateur et celui qui profite de cette création. Par contre, qu'une major fasse fonctionner tout ça selon les règles du commerce et de la fabrication artificielle de besoins me fait gerber.

 

L : Le disque est introuvable aujourd’hui, se vend très cher. Ça vous amuse ou vous attriste ?


JMV : Ça ne m'amuse ni ne m'attriste. Je trouve même tout ça assez curieux. Mais bon, il est rare (il n'y a eu que 1000 exemplaires fabriqués), alors les collectionneurs spéculent. Mais attention, ne vous faites pas avoir, ce n'est qu'un vieux vinyle, après tout.

 

L : Si c’était à refaire………..

JMV : D'abord, je ne suis pas très sûr que ce soit fini. Ensuite, où est-ce qu'on signe ?

Entretien mené par Laurent.

 

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