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Barricade-Le rire des camisoles-L'underground français

par lou 19 Juillet 2010, 15:08

French Rock Underground


BARRICADE


Le Rire Des Camisoles

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L’histoire du rock aime se morfler dans ses légendes, agonisant dans d’improbables rééditions de rééditions d’albums que les pontes de la mythologie rock&rollienne ont érigé en saint dieu de l’électricité.  Sans prendre la peine de gratter le versant underground de cette vivace et plantureuse beauté orgasmique, déviance chronique d’une jeunesse marginale, avant-gardiste, politicarde ou encore dégénérée. Tel un cri de rage, guitare en avant, assénant ses coups de mitraille électrique à la gueule de la norme capitaliste et sa morale sans faille, brûlant ses ailes innocentes au travers des barricades…

Barricade. Comète free jazz française à l’histoire chaotique, bourré de contradictions que l’agit pop nécessite si elle veut survivre librement. Quelques lignes à droite à gauche alimentant polémique anar’ et dézinguant le fric dont s’amourache encore de nos jours le rock. Assimilé autant à Captain Beefheart qu’à Zappa pour le coté subversif, qu’aux Godz ou aux Fugs pour leur penchant déglingué. Une non compromission totale pour le business qui les acharnera à ne paraître qu’a travers quelques lignes de canards rock, sans jamais signé le moindre album ou single. Pour ne pas mourir figé dans l’Histoire du rock, mais pour y avoir vécu intensément le trip libertaire.

Jusqu’au jour où enfin, un soir de 2005, parait le Rire des Camisoles sur le non moins sulfureux label Futura. Compilation retraçant qu’une partie infime de la communauté Barricade mais permettant enfin un témoignage sonore de ce fantasque et furieux collectif qui ne succomba jamais à l’appel du consensus mou. C’est avec un plaisir non feint et une radicalité totale que Fuzzine a retrouvé Jospeh Racaille et François Billard, qui se penchent sur ses années violement underground, le long d’un long entretien sonnant aussi radicalement que les restes de leurs musiques dans l’inconscience collective de l’agit Pop !

 

 Fuzzine : Dans quel contexte est né le concept Barricade ?

 

Francois : Barricade est né dans un contexte précis, post-soixante-huitard ou soixante-huitard si l'on préfère. Mais cela ne suffit pas, c'est une image, pas un concept. Barricade est né d'une constellation historique antérieure à 1968. En effet, dès le milieu des années 1960 est présent un processus quotidien de mutation sociale même si on le sent forcément davantage aux États-Unis, contexte politique violent, guerre au Vietnam, mouvement pour les droits civiques, etc.. C'est aussi et peut-être d'abord un mouvement qui agit directement sur la vie quotidienne, transformation de notre manière de vivre, pas un mouvement strictement politique, encore moins militant. Quant à Barricade, nous sommes dans sa préhistoire, il est l'enfant direct de ce processus global, de sa version française (sans drapeau, d'autant que nous avons une connaissance précise de ce qui se passe ailleurs, et pas seulement au plan musical).

http://c4.ac-images.myspacecdn.com/images01/101/l_4bfb33dde7f4156835aa7f3365aa4933.jpgÀ Marseille, donc, et là je vais préciser et souligner que l'ensemble de mes propos représente une vision mienne et pas forcément collective de cette histoire et non "la vérité sur Barricade". À Marseille donc nait dans des conditions très précaires, très marginales, un mouvement musical expérimental, il ne concerne que quelques personnes (des noms, outre ma pomme : Yves Delubac, Pierre Marseille, Jean-Jacques Temimes, bientôt Simon Dahan et quelques autres dont j'aimerais bien retrouver les noms). Où jouons-nous : essentiellement un soir par semaine dans une discothèque tenue par un maquereau, accessoirement, rarement plus d'une fois, dans un club, tel Le Son des guitares (boîte corse) où en solo dans une boîte à travelos de la rue Curiol (précisions à l'usage des Marseillais). En deux mots, la scène "musicale", la scène de la nuit, est alors dominée, tenue par le Milieu. Globalement les gens qui sortent en boîte ce sont les "minets", minets à la sauce marseillaise (souvent des cacous) qui "écoutent" essentiellement du rhythm'n'blues version James Brown : c'est presque un paradoxe puisqu'ils sont aux antipodes de la réalité américaine qui porte ce mouvement R'N'B. Nous pratiquons une musique participant à la fois du free jazz, du blues et d'un certain rock expérimental (je chante, par exemple des morceaux des Fugs et des Godz)  et même des folk songs.

Les choses vont très vite à telle époque et en 1968, après mai, après avoir transité par l'Angleterre, Londres notamment, où je joue du saxo dans la rue et fais la manche, je vais dans des festivals, où je rencontre d'ailleurs des musiciens. Curieusement, j'y fais la connaissance de musiciens belges, notamment Marc Hollander, (futur créateur de Crammed Records) qui m'entendent et me laissent leur adresse. Je ne connais pas la Belgique, en rien, et pourtant, frôlant l'expulsion, obligé de quitter rapidos l'Angleterre, je vais les rejoindre à Bruxelles. Ils y ont formé un groupe, Here and Now, qui seront plus tard surnommés les Magma d'avant Magma. Ils viennent de signer chez Byg et y ont même enregistré une maquette (?) qui ne verra jamais le jour, perdue ?).

Je retrouve alors un flûtiste avec qui j'avais travaillé à Marseille, Robert Pansard-Besson. Un certain Denis Vanaecke, futur violoncelliste de Jacques Higelin, rejoindra bientôt le groupe. H & N joue essentiellement au théâtre 140 de Bruxelles, l'Olympia bruxellois, un Olympia qui ne craint pas de programmer Soft machine, Frank Zappa, Burton Green, le Living Theatre, groupes et/ou musiciens dont nous assurons souvent la première parte -comme celle de Miles Davis au festival de Liège- et avec qui nous boeufons parfois (sur la même scène). Tout ça pour citer le niveau de H & N, qui compte parmi ses fans un certain Arno, qui est encore au lycée ! De H & N sortira Les Tueurs de la lune de miel.

Vers la fin 69-début 70, je reviens en France, d'abord à Marseille où me vient l'idée de monter un groupe, Barricade (le nom a été trouvé par le second larron, Gérard Lapeyre, harmoniciste). Les deux compères n'ayant que des idées et peu de matériel, pas l'ombre d'un local de répétition cherchant quelques musiciens. Ils trouvent un certain Pierre Job, bassiste de son état, pas franchement underground, dont le père est directeur d'école (voilà le local), son batteur, Thierry Gazeux. Je fais appel à Simon Dahan, qui devienda, bien plus tard, arrangeur et guitariste de Sapho. L'affaire est montée. Très bientôt ce sera le premier festival, décroché grâce à mes vagues "relations" et surtout comme un coup de poker. 

Tout cela ne répond que "pratiquement" à la question du concept de "Barricade", pour y venir, je dirais qu'il était à l'origine construit sur un certain nombre d'idées très simples : à savoir que ni le mordant ni l'intelligence ne caractérisaient la scène du rock et que, par ailleurs, le caractère subversif de cette musique était souvent par trop exagéré. Tout le monde n'est pas MC5 ou Captain Beefheart, car quand je dis "subversif" je n'entends pas militant. Barricade, avec des moyens matériels et une envie toute particulière de s'en prendre à la scène rock, et non de "faire la révolution". On pourrait dire avec prétention que Barricade était "anti-situationniste" comme Debord pouvait dire que les productions "artistiques" de certains membres de l'I.S. étaient anti-situationnistes. Notre job, si mal payé, notre occupation, c'était le rock et nous nous sentions franchement antistars dans un underground en peau de lapin ou avec des révoltés à deux balles. Si nous avions été bouchers, nous nous serions probablement occupés des bouchers. En 168, Barricade à proprement parler n'était donc pas encore née, même si certains d'entre nous avaient déjà une activité musicale -j'en ai un peu parlé - et si j'étais à la fois un musicien, un semi-clodo, un voyou de camps (un enragé si l'on préfère), le tout dans une sphère politique "libertaire", au sens large, parasite au sens plus étroit.

 

Joseph : En mai 68, j'avais 14 ans, j'étais encore assez loin de Barricade. Mes grands frères et soeurs étaient tous très engagés dans le... disons, mouvement. J'ai entendu parler des situationnistes, toujours en bien, mais pas plus que ça. Disons que, de mon point de vue, à l'époque, c'était une bande d'agitateurs sympathiques et inventifs, mais je n'ai vraiment compris de quoi il s'agissait qu'en 70. Sinon, le jeu, à l'époque, c'était d'embêter les réacs, un peu, et les trotskards, beaucoup, qui étaient bêtas et coincés. Mais c'était un jeu. Sinon, je faisais partie d'un trio vocal folk-pop et, entre deux manifs, on en profitait pour répéter. Dans ma bande, c'était plutôt anar, pas très théorique. On a vraiment passé un bon moment.

 

Fuzzine : Les rares articles que l’on a pu trouver, notamment dans une revue comme Rock&Folk, démontre que la musique des Barricades suscita moult réactions, certaines enthousiastes, d’autres totalement indifférentes, voire véhémentes. Finalement, le public pop était il prêt pour faire sa révolution ?

 

Joseph : Hummm... pas facile, comme question. Est-ce qu'on avait un « public pop » ? Le public, à cette époque, c'était un mélange de zonards, d'étudiants, de babas, et ceux qui écoutaient du free-jazz, Beefheart ou les Mothers étaient sans doute mieux à même d'apprécier ce qu'on faisait que ceux qui écoutaient Crosby Stills & Nash ou Cat Stevens. Mais il y avait pas mal de monde, à l'époque, qui écoutait un peu de tout, et le reste était un peu un problème de défonce, qui a pris quoi, qui a fumé quoi, etc.

 

Francois : Le public pop était-il prêt ? La question est intéressante parce qu'entre le "public" et les groupes, il y a une marge, même si une bonne partie du public est composé de "musiciens". Sans définir le public pop, on peut avancer qu'une de ses caractéristiques est la propension à se choisir des "idoles", qu'elles se nomment Hendrix, Iggy Pop ou Captain Beefheart ne  change pas tant de choses à l'affaire. C'est une caractéristique qui se retrouve partout (football, etc.), tellement humaine (et pas particulièrement adolescente) qu'il n'est pas utile de la "critiquer". Ce qui était éminemment plus critiquable à nos yeux, c'était la vision de groupes ou d'individus comme les Rolling Stones, comme porteurs de subversion, un mode e vie (et à quel prix, la défonce des riches !) et une vague apparence de subversion (Sympathy For the Devil, etc.) ne changeant en rien la donne. La pop (le rock), comme tout se partageait entre riches et pauvres -non qu'un riche soit automatiquement con et qu'un pauvre...) et, pire, le rock était dominé par le business, les gros labels possédaient les grandes stars (Beatles, Rolling Stones, Pink Floyd, etc.) et la marge de manoeuvre de ces dernières était très limitée, business oblige. Les Lennon et autres porte-paroles pouvaient bien dire n'importe quoi de "radical", rien ne changeait la belle ordonnance. Au-dessus des pantins : les producteurs (et on gagnerait à s'interroger davantage sur leur rôle exact, certains étant nettement plus intéressants que ceux qu'ils produisaient) et englobant le tout, les multinationales (C.B.S, etc.). 

 

Fuzzine : Le collectif Barricade, c’était un mode de vie alternative, non ? 

 

Joseph : C'est le moins qu'on puisse dire, mais, en fait, à ce moment-là, une partie non négligeable des moins de quarante ans (et quelques autres !) s'essayait à des modes de vie alternative. On ne disait d'ailleurs pas « alternatif », on disait plutôt « marginal », ce qui en dit long sur la sociologie de l'époque : il n'y avait qu'un seul « ordre » possible, sans « alternative » autre que s'en extraire ou vouloir le renverser. Et maintenant ? C'est tout pareil, voire même pire, mais on a le droit de rêver qu'une autre vie est possible. On peut se demander si ce n'est pas là le principal héritage de la « révolution » sociologique de mai 68, une sorte de gigantesque tube de vaseline...

Enfin, bref, c'était ça, la contre-culture et pas l'autre culture, il y avait des communautés baba, plus ou moins fondées sur la spiritualité ou la défonce ou l'écologie (déjà !) ou la démerde ou un peu tout à la fois, et puis des communautés politiques, gauchistes ou anar, ou un peu tout à la fois, et il commençait même à y avoir des communautés urbaines de gens tout à fait insérés dans la société, mais que ça arrangeait ou que ça excitait de vivre comme ça. Mais nous (Barricade II), c'était une communauté avant toute musicale, même si Roquet Belles-Oreilles (c'était le pseudo d'Hector Zazou à l'époque) avait un petit côté gourou (c'est un euphémisme). On n'était d'ailleurs pas très nombreux à vivre ensemble, une bonne partie du groupe (à géométrie extrêmement variable) ne venait que pour les répétitions (répétitions ? Disons plutôt : pour jouer). On était une demi-douzaine à habiter dans une petite maison (Campagne Bianco) de la campagne aixoise. Hector Zazou organisait les journées selon ses humeurs périodiques : parfois, pendant un mois, on se levait à l'aurore et il nous emmenait faire de la gym en plein air, après on écoutait France-Musique pendant une heure et puis on faisait des impros. Ou alors, quand les fonds étaient vraiment bas, il nous envoyait chercher du travail, et ce qui était horrible, c'est qu'à l'époque on était quasiment sûr d'en trouver, et on n'aimait pas ça ! Manfred (Kovacic) et moi, on préférait aller faire la manche (clarinette guitare) dans les pizzerias pour les rombières, après quoi on s'envoyait un camembert et une bouteille de Vieux Papes en douce.

Quand je suis arrivé, la mode était au régime macrobiotique du Dr Suzuki, si vous ne savez pas ce que c'est, je ne vais pas vous l'expliquer, mais, en résumé, c'est une sorte de punition à base de Yin et de Yang, et toutes les choses bonnes à manger sont classées Yin, donc interdites, et les trucs Yang comme le riz complet, il faut les mâcher 62 fois avant de les avaler. Comme je n'étais pas mauvais en cuisine, j'ai réussi à inverser la tendance ! En général, on n'avait pas trop le droit d'écouter de la musique, j'ai même revendu à l'époque toute ma discothèque, moitié pour cause de soucis économique, mais aussi moitié par conviction. Il s'agissait un peu de brûler ses vaisseaux, de se lancer dans l'aventure sans regarder en arrière. C'était un peu comme de rentrer dans les ordres, mais je ne le regrette pas du tout. Et puis, en tant qu'admirateur de Bob Dylan, le concept « Don't look back » ne pouvait que me séduire.

Enfin, donc, on écoutait (à part Beefheart) Dr John, Tim Hardin, James Brown, Moondog et les disques de l'adolescence de Zazou : Chaussettes Noires, Chats Sauvages et surtout les Pirates avec Dany Logan. On avait mis au point (avec Z) un duo vocal pour faire la manche, avec des reprises de tout ça « Ne lui dis pas » « Le Paradis des Fous », etc. Curieusement, je pense que ce duo est peut-être l'acte fondateur de ZNR (mais j'y reviendrai) : Zazou est la première personne avec qui j'ai trouvé une vraie complicité sur ce point crucial du degré (il n'y a pas d'autre « degré » que le premier) : on ne chantait pas ces chansons pour faire les malins en se moquant, on les trouvait réellement charmantes malgré (ou à cause de) leur... hum... simplicité.

 

Francois : Mode de vie alternatif ? Oui, avec tout ce que cela comporte d'excès (hallucinogènes, picole), de passions amoureuses (qui m'ont souvent détourné de la vie professionnelle). Nous faisons finalement beaucoup de choses avec de bien petits moyens, parfois (de longs mois) nous étions franchement sous-alimentés, sans vraiment le savoir. À partir du moment où l'amour, l'amitié dominent. Nous étions plus chaude pisse que show bizz avons parfois multiplié les maladies vénériennes partagées entre amis et amis.
Certains l'ont payé par la maladie ; d’autres ont fini par en mourir (une balle perdue pour Dédé la Frite, plus tard il est vrai). Il est assez étonnant que nous n'ayons pas connu la prison, bien que nous ayons été arrêtés (pas tous) et même condamné (pas tous), certains ont cru pouvoir entretenir, un peu honteusement et à côté une vie petite-bourgeoise (nous le savions), mais ça les regardait. Tout le monde n'est pas obligé de vivre à 100 à l'heure. Tout cela explique aussi, le côté confus, discontinu et chaotique de l'existence de Barricade.

 

Fuzzine : De toute son existence, Barricade garde la trace d’un groupe chaotique. Etait ce volontaire ?

 

Joseph : Volontaire ? Euh, je ne crois pas. Les groupes de l'époque connaissaient tous des parcours chaotiques, à commencer par les Rolling Stones. Et eux n'avaient pas les mêmes problèmes financiers que nous. Donc, voilà : manger du riz complet en supportant les problèmes d'ego etc. des uns et des autres, ça n'est pas simple tous les jours. Comme, en plus, on vivait assez repliés les uns sur les autres... Je pense qu'il y avait aussi une petite tendance suicidaire qui présidait à la destinée du groupe, ne serait-ce que pour se démarquer de l'angélisme bêlant qui sévissait à l'époque ! On avait (déjà) une attitude de mépris/méfiance vis-à-vis de la presse (en général, mais spécialisée surtout) et on s'en servait (l'héritage situationniste !), mais je suppose que François Billard vous a déjà raconté ça : les fausses lettres de spectateurs ravis ou indignés pour le courrier des lecteurs de Rock & Folk ou Best, les fausses annonces de concerts, etc. En 73, on avait inventé une tournée en Yougoslavie. Actuel était très intéressé : ils nous avaient demandé d'écrire un reportage sur le rock dans les pays de l'Est, et on l'avait fait ! On avait raconté notre périple, inventé des groupes yougoslaves avec lesquels on avait joué, etc. C'était assez crédible, parce que Manfred s'occupait des détails géographiques et linguistiques, mais Actuel ne l'avait pas passé, parce qu'ils trouvaient le papier trop anecdotique, pas assez généraliste ! Je tiens d'ailleurs à dire que, par la suite (pour ZNR comme pour Zazou et moi séparément), la plupart de ces journaux nous ont bien soutenus, Actuel, Libération et même Rock & Folk !

 

Fuzzine : En 70, vous avez co signé la déclaration du Front de Libération du Rock ? Racontez nous un peu le contexte.

 

Francois : Le Front de libération du rock fut, en effet créé dans un contexte très particulier : existait quelques rares groupes en France (Komintern, Red Noise et, grosso modo, tous les signataires du manifeste) à vouloir bousculer tout cet underground confortable (comme dirait Jo Privat, je ne citerai personne, tous se reconnaîtront), restaient quelques individus (je pense à Kalfon et Clementi que l'on retrouvait dans de telles eaux) à échapper à la normalisation. Tu deviendras une vedette mon fils, dans l'underground qui plus est ! La compagnie de la plupart des musiciens rencontrés au hasard des festivals nous réjouissait bien peu. Nous étions, il est vrai, peu fréquentable.

 

Fuzzine : A quoi pouvait-on s’attendre en allant à un concert de Barricade ?http://c4.ac-images.myspacecdn.com/images01/19/l_c06ed4f0ea20259b9b576f5bb22f00ff.jpg

 

Joseph : J'ai assisté à quelques concerts de Barricade I, c'était vraiment très bien, très free, plutôt jazz, assez sérieux, en fait. Un soir, Gilbert Gambus a fait tout un solo de batterie en tapant à côté des caisses, c'est un des grands moments de musique live auxquels j'ai pu assister. Barricade II, j'étais dedans, c'est assez différent, mais on s'efforçait de ne jamais faire deux fois de suite la même chose, on inventait des scénarios, on faisait cuire des pizzas sur scène (on a même mangé de la dinde aux marrons sur une grande table au théâtre Toursky le 30/12/72 pendant que le public attendait dans la salle), on était six ou quinze, il y avait des gens qui venaient dire un petit texte, ou rien... Et ça aussi (je parle du fait de ne pas faire deux concerts identiques), c'est un principe que je m'efforce de conserver.

 

Francois : Au pire, pas de limite ni dans le temps ni dans la musique. Jouer deux heures de suite ne nous gênait pas, c'était le minimum, toutes les nuits à la maison. On s'en prenait généralement aux organisateurs et, souvent, aux groupes voisins (Magma, par exemple, je m'en souviens). Nous intéressait la musique, l'expression de tout ce que charriait notre univers de musiques (avec un grand pluriel), de chansons, paroles délirantes, d'impros, au fond tout cela était notre quotidien, sur scène, il n'y avait de différent que le contexte. Ce nous entourait, ce qui nous ennuyait profondément et puis, aussi, ceux qui nous aimaient, les déphasés que l'on retrouvait d'un festival à l'autre, éternels décalés qui se retrouvaient dans notre univers halluciné critique et provocateur. Nous invitions le public à piller le supermarché du coin ou nous insultions les C.R.S (Biot). Curieux, que nous n'ayons pas eu davantage d'ennuis.

 

 

Fuzzine : Pourquoi n’avoir jamais enregistré du vivant de Barricades ?

 

Joseph : Alors ça, c'est une question facile. La musique était pour nous quelque chose de vivant, qu'il n'était pas question d'empailler, de fixer de façon définitive. Je pense que chacun d'entre nous aurait pu enregistrer un album, mais pas à partir de la musique de Barricade, c'était vraiment un groupe de scène. À cela s'ajoutait la défiance qu'on portait, d'un point de vue politique, aux maisons de disques, qui étaient pour nous (et qui le sont toujours, plus encore sans doute) des laquais du grand capital. Je me souviens d'une réunion au cours de laquelle on avait évoqué l'éventualité de sortir un LP de Barricade, on essayait de trouver le moyen idéal pour rendre le disque inutilisable : disque vierge, ou rayé, ou collant, ou puant, avec un trou au milieu pour casser le saphir, ou des fréquences qui détruisent la chaîne, etc. On s'était bien amusés.

 

Francois : Nous avions été signés par Virgin (à leurs débuts) ; ça n'a rien donné en partie par notre faute, parce que nous ne voulions pas vraiment faire de disque. Outre ce qui est sorti après l'an 2000 !, nous disposons encore de quelques heures de bande d'un intérêt inégal ; le meilleur étant à mon sens un concert à Lorient, totalement représentatif, mais peut-être, pour cela, impubliable. J'en parle d'autant plus volontiers que je n'y étais pas. De manière générale, nous ne disposons pas, à ma connaissance, de bandes de Barricade C.V.C, (Crève-vite-charogne), surtout du Barricade II (donc un seul aspect de Barricade). La radicalité de Barricade était aussi de ne pas enregistrer, tout le monde le faisait !!! Ce qui reste a été perdu ou participe de "l'héritage" Pierre Job; en tout cas, on n'en dispose pas. Il existe des bandes de l'École des Caillols, j'espère pouvoir les réécouter.

 

Fuzzine : Parlez nous un peu de cette anthologie qui est sorti dernièrement et qui permet de saisir l’impact de votre musique, et de ses influences.

 

Joseph : D'abord, l'anthologie en question ne représente qu'une partie de l'iceberg. Ce sont essentiellement des enregistrements de concerts assez tardifs et finalement plus euh... musicalement corrects que tout ce que les différents groupes Barricade ont pu produire. C'est presque de la muzak (!), au regard des aspirations initiales du groupe. Quand j'ai été recruté en 72, il m'a bien évidemment été demandé ce que j'écoutais, et je pense que Zappa a dû être la première référence que j'ai citée (je connaissais tous les disques des Mothers par coeur). J'étais aussi fan de Soft Machine (et, surtout, du The End of an Ear de Wyatt), des Fugs et d'autres trucs comme ça. Bref, j'ai cité Zappa, et les gens de Barricade m'ont lancé un regard, pas de mépris, mais de condescendance, disons. Ils m'ont demandé si je connaissais Beefheart, et je ne connaissais que Safe as Milk, avec Ry Cooder, qui était pour moi un album plutôt sympathique, mais je n'aurais vraiment pas vendu ma petite sœur pour ça (et je n'ai pas de petite sœur). Ils m'ont fait écouter un disque qui déchirait grave (on ne disait pas comme ça à l'époque), et ils m'ont demandé si je savais qui c'était. J'ai répondu « Euh... Dr John ? » J'aimais beaucoup Dr John, et en même temps ça me paraissait plus excitant encore que tout ce que j'avais entendu de lui à l'époque. Ma réponse les a fait rire, mais j'ai compris que ça n'était pas tout à fait une mauvaise réponse, que Dr John faisait partie des références acceptables (plus que Zappa, une sorte de traître ?!?), et que j'étais reçu à l'examen. Le LP, c'était Clear Spot, de Beefheart. C'était déjà un peu clean pour Barricade, mais comme c'était quand même Beefheart et que c'était tout neuf, ça passait en boucle dans la maison. J'ai très vite initié à la Bible, c.à.d. Trout Mask Replica, et j'ai pris une claque musicale dont je ne suis toujours pas remis, dieu merci. Je pourrais bien sûr parler de Beefheart pendant des heures, mais ce n'est pas le sujet, SAUF que c'était L'influence musicale majeure, peut-être unique, de Barricade. On écoutait très peu de musique, finalement, puisqu'on passait beaucoup de temps à en faire, et j'ai conservé ce régime jusqu'à maintenant.

 

http://www.jgarage.com/images/barr1.jpgFrançois : Certes, nous en sommes "fiers", j'ai passé des journées entières à la production en studio à Carpentras chez Manfred Kovacik, en compagnie de Mario Branlo et je pense que le résultat est assez éclairant. Il est seulement dommage que nous n'ayons pas suffisamment de documents représentant toute la trajectoire de la comète Barricade. Nous aimions essentiellement Zappa comme galaxie, Zappa et les Mothers of Invention. J'étais moi-même,bien davantage touché par  Beefheart, que nous avions failli accompagner en France en 1973 (ou 1974), Job, m'a-t-on dit n'avait pas été très chaud, mais ça reste à confirmer. Zappa, oui, mais probablement en raison du grand nombre d'influences communes et, aussi, parce qu'il était un des rares à représenter une véritable intelligence dans l'approche du "rock". Nos influences : le jazz, pas le jazz-rock, le free jazz (c'était notre génération) et un peu de rock : Eddie Cochran, Gene Vincent, Bo Diddley, Howlin' Wolf, Art, les tout premiers Soft machine, Zappa et les Mothers, le MC5, les Who (du vivant de Keith Moon), Screamin' Jay Hawkins, le premier Traffic, un peu de Jefferson Airplane, de Them, de Burdon, de Dick Rivers (eh oui).

À cela il faut ajoute tout ce que nous écoutions beaucoup, mais peut-on parler d'"influences", Offenbach, Ravel, Monteeverdi, Jean Constantin, Henri Genès, Dario Morneo, les Charlots, Ray Charles, Machito (voir le détail sur mon profil myspace Billard/DJpP. Il faudrait voir les influences de chacun, Pierre Job, par exemple, s'intéressait beaucoup plus à d'autres choses, telles que Erik Satie (influencé peut-être par Racaille) et, si ma mémoire est bonne à des groupes comme Ten Years After, ou à Jimi Hendrix.J'avais peu d'intérêt ou si marginal pour Pink Floyd ou Hendrix, par exemple.

 

Fuzzine : Vos textes mêlèrent dérisions et propos engagés. Qu’attendiez-vous de votre musique ?

 

Francois : Nos textes étaient essentiellement "dérision", leur caractère engagé tenait davantage au contexte, au concert même, où nous pratiquions la provocation la plus insolente, à l'égard du show-business, des autres groupes et d'une attitude baba, sans parler des flics et autres ingrédients quotidiens. Nous n'étions pas "politiques", au sens étroit, à part quelques slogans situs du type "Vivre sans temps morts et jouir sans entraves". Nous n'avions jamais dragué les situs, ceux de l'I.S, et même s'ils connaissaient notre existence, il n'y avait pas de pont à établir. Nous étions totalement autonomes, ne nous revendiquions pas d'eux. Dès lors, tout était clair, pas de subordination, ni de révérence. Leur histoire était leur, cela suffisait, même si, à titre personnel, nous suivions leur aventure depuis assez longtemps et de près 'du moins certains d'entre nous).Qu'attendions-nous de notre musique, pertinente question, car elle n'était pas à nos yeux "annexe", conditionnée par un message ; la musique est un "message" à elle seule et nous adorions la musique, nous jouions énormément entre nous (pour nous).

 D'ailleurs, il existait, presque dès les débuts de Barricade un groupe parallèle, notre labo en quelque sorte, qui s'appelait l'École des Caillols (une ancienne école dans un quartier de Marseille) où "nous" nous retrouvions chaque semaine, de longues heures durant. N'y participaient pas tous les membres de Barricade, certains n'avaient fait qu'y passer (Pierre Job, par exemple, qui n'y était pas bienvenue). C'était un véritable lieu d'expérimentations, une histoire en soi (il doit rester quelques bandes, inutilisables ?). Y Participèrent des musiciens de tous horizons (dont une pinaste classique par exemple). De Barricade participaient, outre moi-même, Alain Guenoche, Zazie (c'est de là qu'ils ont rallié Barricade). Le grand rassembleur, même si le mot lui ferait horreur ou le ferait bien rigoler était le batteur Jacques Virbel. Parallèlement, et aussi plus tard, exista tout un groupe sans feu ni lieu, on répétait le plus souvent à la campagne, en plein air (même en hiver !). J'en étais, de même Virbel, Pierre Morel (merveilleux saxophoniste, qui joua aussi dans Barricade) et le contrebassiste (connu aujourd'hui comme écrivain) Jean Eschnoze (surnommé Chnoze, à l'époque). Là c'était du free jazz. Quelques noms  m'échappent et je regrette, je pourrai fouiller — je pense par exemple au merveilleux Jean-Claude Berry, le seul Docteur ès-science à avoir "démissionné"  (ce qui n'a pas de sens on ne démissionne pas d'un diplôme) pour faire toute autre chose.

La musique donc était pour nous un beau carrefour, incluant tout ce que j'ai pu évoquer au passage : rock, blues, jazz, free jazz, folk, rythm'n'blues, chansons française, cubain, un zeste d'africain, chanson française (ce serait tout un chapitre), certaines oeuvres et compositeurs classiques (Harvey Néneu est devenu professeur au conservatoire de Marseille, grand musicien, spécialiste du baroque); Joseph a apporté Satie chez Barricade II. Le niveau musical était très varié, allant de l'excellence médaillée (le batteur Gilbert Gambus, par ailleurs un des meilleurs que j'aie jamais entendu sur la scène rock, bien connu des seuls spécialistes) ou non, au néant. Certains d'entre nous étaient musiciens comme on fait pipi, tel Dédé la frite qui ne chantait qu'une seule chanson, mais si bien ou tel autre Zorbec le gras, qui se contentait de croiser les bras, planté sur le devant de la scène avec une touche à la Bleck le rock. Tel autre était poète, homme de textes. Tel autre, tel Mario Branlo, éructait dans son saxo et gueulait, auteur toutefois, au passage, de belles paroles. La musique nous importait terriblement, nous n'étions pas des "improvisateurs", comme on parle de musiques improvisées (je trouve l'étiquette passablement ridicule) ; on n'improvise pas au sens strict quand on joue tellement ensemble. Il existait aussi, au moins, un autre groupe parallèle, Mémé Flippée, qui fut absorbé par Barricade.

 

Fuzzine : Quel regard jetez-vous sur toutes ces années? Et que devenez-vous de nos jours ?

 

Francois : Je n'ai jamais vraiment cessé de jouer de la musique, sauf sur scène, délibérément pendant plus de dix ans ; j'y suis revenu et j'en fais aujourd'hui de plus en plus, dans divers contextes, allant de la chanson (française) délirante (voir Billard/DJpP) au rock expérimental post-Barricade, post-Beefheart, en passant par un peu de théâtre, de cinéma, etc. Je regarde toutes ces années sans nostalgie et me réjouis que des musiciens de cette famille (au sens amical), notamment Joseph Racaille, Hervé Néneu (mais sous son vrai nom), Manfred Kovacik, Patrick Portella, Francis Montesinos, Gilbert Gambus (sans qu'on le sache) soient toujours dans la musique, chacun assumant sa trajectoire sans lorgner vers le passé ni avec beaucoup de nostalgie. Cela ne m'empêche d'être très critique sur ce que j'entends aujourd'hui et je dirais avec une prétention assumée, je joue aujourd'hui ce que je joue parce que j'ai envie de l'entendre et que je ne l'entends pas (ou plus !) autour de moi.

 

Joseph : J’ai passé pas loin de vingt ans à faire essentiellement l'arrangeur (heureusement, pas tout le temps) pour mes compatriotes contemporains, et j'en ai un peu marre. Je compose toujours de la musique, j'essaye de faire des choses nouvelles, mais ce n'est pas très facile à diffuser (j'ai pris, en tant qu'arrangeur, de mauvaises habitudes sur la composition des orchestres, ce qui fait que ce que je compose est toujours un peu onéreux à mettre en branle. Par ailleurs, j'écris aussi des chansons, pour moi ou pour d'autres, je viens de terminer la tournée d'un spectacle de burlesques « Coeurs Croisés » avec Decouflé, j'ai commencé une farce musicale à partir des histoires de Sindbad... 

 

Fuzzine : Un petit mot sur la disparition d’Hector Zazou?

 

Francois : Zazou fut mon ennemi intime, on a peu d'ennemis intimes et on y tient ; même si nous étions presque à l'opposé, nous nous sommes rencontrés aussi, au moins, dans une certaine insolence et peu de goût pour la compromission. Je citerai volontiers tous (ou presque) les membres de la galaxie Barricade (et parfois même leurs enfants) comme appartenant à une vraie fratrie d'élection.

Joseph : Je n'ai pas grand-chose à dire sur Hector Zazou. Son caractère très spécial (c'était un grand manipulateur et un égoïste de première classe) m'aura toujours empêché d'être vraiment ami avec lui, mais j'ai quand même des tonnes de bons souvenirs qui le concernent (y compris extramusicaux). Ce qui est vraiment dommage, c'est que je pense que son besoin frénétique de reconnaissance sociale l'a fait passer un peu à côté de lui-même, sur le plan personnel comme sur le plan musical. En 99, Daniel Caux nous a invités tous les deux dans son émission pour fêter les 20 ans du « Traité de mécanique populaire » (le 2ème album de ZNR). On devait amener chacun des échantillons de ce qu'on faisait à ce moment-là. Lui, bien sûr, n'avait rien amené, il a dit à D. Caux qu'il lui ferait passer plus tard (c'était une émission enregistrée), et moi, j'avais amené des musiques composées pour la reprise de « Triton », le spectacle de Ph. Decouflé, et quand il a entendu ça, HZ s'est mis à pleurer, ce qui, à ma connaissance, ne lui arrivait pas souvent. Il m'a dit : « c'est vraiment toi qui assure la suite de ZNR », ce qui, à y bien réfléchir, n'est pas forcément un compliment (passer vingt ans à creuser le même sillon !), mais je pense que ça voulait en être un. Après, il a dit qu'il fallait absolument qu'on se voie plus souvent, etc. et, comme d'habitude, on ne s'est jamais revus. Si j'avais su ça, peut-être que j'aurais pleuré, moi aussi.

François Billard est un type en or. Quand je le voyais dans Barricade I, il me terrorisait un peu, il avait une tête de théoricien ! Et puis, un jour, il est venu en visite amicale chez B II, on a bien copiné. Il me prêtait des livres : c'est lui qui m'a fait découvrir Raymond Roussel ! Après la période Barricade, on s'est rencontrés de loin en loin, mais depuis le début des années 2000, on se voit plusieurs fois par an, à Paris ou à Marseille.

 

Entretien mené par Lou.

 

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La déclaration du Front de Libération de la Rock-Music

 

 

commentaires

windows update support 02/12/2013 13:24

Wow! Francois answer to each question is one big paragraph. But even though lengthy it is really interesting to go through it. The interviewer Lou has done a very good job. Thanks a lot for sharing the interview here with us.

tom 02/12/2013 06:31

Thank you for this awesome blog :)

armand miralles dit hératius 25/10/2010 01:17


in mémoriam Barricade un des plus géniaux groupes français


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