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Black Merda / Entretien exclusif

par lou 16 Janvier 2012, 17:49

Black Merda

 

Interview de VCL Veasey

 

Noir C'est Noir

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Vous voulez un groupe sous estimé ? Un des plus criminellement oubliés par l'Histoire ? De ceux à qui la littérature consacre trois maigres lignes, une fois tous les dix siècles ? Bref, la justice selon  Fuzzine. Black Merda devrait faire votre affaire. Ah, ce damné premier album, son funk Hendrixien, ses racines  généreuses, et ce groove implacable. En les découvrant il y a quelques années (je suis pas meilleur que les autres) j'ai tout de suite pensé à des choses plus proches de ma génération, comme Naked Truth ou Living Color. Les premiers surtout, dont le disque m'a longtemps accompagné. Et avec qui le temps a été cruel. Toute cette fusion hyper technique vieillit si mal, sonne si vaine vingt ans après. Parce que pas une trace de blues dans cette virtuosité. Le genre de truc qui vous fait ressembler à un échappé de congélateur, le temps de brancher le rack d'effets modèle armoire normande. Alors que Black Merda, quarante piges et plus au compteur, c'est la banane en permanence. Un cœur gros comme ça. Qui pompe en permanence son lot de sang et de larmes. Aucun risque de se faire refiler du mauvais jazz rock.  Du coup, on vous a déniché VCL Veasey, le bassiste et tête pensante, pour discuter un peu. Cadeau de Noël.


Laurent : On recommence du début. Comment avez vous débuté dans la musique ?

VCL Veasey :  Mon père et mon grand père maternel étaient guitaristes. J'ai donc le gène de la musique en moi. Mais je ne voulais pas jouer de guitare, jusqu'à ce que je vois Elvis Presley, au Ed Sullivan Show, alors que j'avais à peu prés dix ans. Il avait une guitare accroché autour du cou, je l'ai trouvé vraiment cool et excitant. Ce qui m'a donné envie de faire pareil. Vers l'age de douze ans, j'étais malade, et mon père m'a dit que si je me remettais j'aurais ce que je voulais. Pensant que ce serait des bonbons. Quand je lui ai dit que je voulais une guitare, un air de surprise est venu sur son visage. Mais il avait promis. Il affirmait l'avoir échangé à un un guitariste imbibé, contre une bouteille de vin.  J'ai débuté en apprenant quelques blues du Mississippi, et la basse tout seul, vers 17 ou 18 ans. En 1960, peu avant mon quatorzième anniversaire, j'ai rencontré Anthony Hawkins (Wolf) qui commençait la guitare. On  est devenus amis, et étions complétement obsédés par le fait de jouer ce qu'on entendait à la radio. La plupart de notre temps se passait à répéter et à apprendre à composer. Vers 1962, on donnait des concerts en duo, moi à la rythmique et lui à la lead. Je jouais les accords et la basse en même temps, Wolf s'occupait du reste, donc on sonnait comme si on était trois ou quatre. Une petite réputation de jeunes types bons musiciens a commencé à émerger, et on s'est mis à recevoir des coups de fil pour des sessions au studio local. Pour couper court dans une très longue histoire, est venue la rencontre avec Tyrone Hite, qui est devenu notre batteur et notre frère. Les tournées ont commencé sous le nom de Soul Agent, avec Edwin Starr. Black Merda est né après que j'ai lu quelque chose sur Jimi Hendrix, dans un journal de Washington, début 1966. L'article était titré «Un gars du pays s'en sort bien». Il y avait une photo de ce gars incroyablement habillé, penché en arrière, les genoux au sol, et le dos contre ses mollets. Jouant de la guitare avec un boa autour du cou. Etant très conservateur à l'époque, je me suis demandé qui était ce black avec cette dégaine de dingue. Plus tard, en tournant avec Gene Chandler en 1967, on s'est arrêté dans un magasin de disques du Texas, pour voir ce qu'ils vendaient. J'ai jeté mon œil et ai vu une seule copie de Are You Experienced. En reconnaissant le type bizarre, j'ai dit aux copains que c'était de lui que je leur parlais. On a acheté l'album pour se marrer, parce que ce type habillé en clown était forcément un mauvais. L'écoute est venue à la fin de la tournée, après notre retour à Detroit. Quelques joints pour se mettre dans l'ambiance, prêts à une bonne rigolade. La première chanson était Foxy Lady. L'intro est lente, et puis c'est de plus en plus violent. Nos têtes ont explosé comme dans une tornade. On était les rigolos de service. L'album a tourné pendant des mois, changeant complétement notre apparence, le genre de musique qu'on voulait jouer et le groupe qu'on voulait être.

L : Premier et dernier disques achetés ?

VCLV : Aucun souvenir du premier. Mais le dernier est une compilation du grand Freddie King.

http://1.bp.blogspot.com/_QRzxifkj_bk/Sw2HWTXk5rI/AAAAAAAAFWQ/QPshuM2jzXU/s400/black_merda_band.jpgL : Pourquoi ce nom «Black Merda» ? On doit le lire «Black Murder» il me semble.  C'était un fardeau ou un avantage ?

VCLV :  Après notre aventure avec Are You Experienced, on a changé de look et commencé à jouer plus fort, dans un style plus hard funk. J'ai dit aux gars qu'on avait besoin d'un nouveau nom, pour souligner cette nouvelle dynamique. Charles Hawkins (second guitariste, frère de Wolf, NDT) et moi avons été les seuls à proposer quelque chose. Charles a suggéré  Murder Incorporated. J'ai refusé, parce qu'il y avait une organisation criminelle qui portait ce nom, vers les années trente. On a donc essayé autre chose. Je pensais à tous ces noirs, tués dans le mouvement pour les droits civils, et à Detroit. Spécialement de jeunes hommes. J'ai dit qu'on allait s'appeler Black Murder pour le moment, et décidé d'en faire plus dans la prononciation de murder, en argot black. Comme «murda» ou «merda». C'est venu de cette façon. Le nom n'était pas lourd à porter. Les noirs pouvaient se rattacher à une  symbolique, qui rappelait tous les crimes raciaux de l'époque. Les gens qui nous voyaient jouer, et les autres musiciens, pensaient que notre look et notre son était dangereux. Comme dans «Bad», au sens de merveilleux ou de sacrément bon.

L : Le groupe venait de Detroit, mais je crois qu'un seul d'entre vous était natif du Michigan.  Vous avez donc appris votre métier en accompagnant des chanteurs de soul ?

VCLV : Charles, Wolf et moi sommes du Mississippi, Tyrone de Detroit. Oui, on a joué avec quelques chanteurs de soul locaux. Et on écoutait quelques un des premiers disques produits localement, qui passaient sur les radios noires du coin,  et les débuts de Motown, tout en jouant dans les studios des alentours.

L : Qui était ce nommé Fugi, qui vous a mis en contact avec Chess ? J'ai lu quelque part que vous n'étiez pas vraiment content de votre label ?

VCLV : Fugi se nomme Ellington Jordan. Il a écrit (ou co-écrit) une chanson pour Etta James. I'd Rather Be A Blind Man, ou n'importe quel titre qu'on lui ait donné, pour plaire à Etta. Le morceau est sortie sur Chess. Il nous  a été présenté  vers 1968, par Eddie Kendricks, des Temptations.  On a collaboré avec lui sur quelques disques. On arrivait avec la musique, lui écrivait les paroles et chantait.  Il aimait vraiment le groupe, et à travers son contact avec Marshall Chess, président du label Chess, on a eu un contrat. L'album ne sonnait pas comme on le faisait sur scène, ni comme on l'avait entendu en studio.

Pascal : Le premier album avait très peu à voir avec le Flower Power de l'époque. Qui écoutiez vous à l'époque ?

VCLV : L'influence originale est Jimi Hendrix. Sinon, on était branchés sur Led Zep, les Rolling Stones, Dylan, Jethro Tull, les Beatles, Muddy Waters, Howling Wolf, Cream, et d'autres. Mais ma vision des choses était la source principale.

http://www.blogcdn.com/www.spinner.com/media/2010/02/black-merda-b-200-021810.jpgL : Preniez vous tout ce mouvement hippie au sérieux, aviez quelque chose à leur dire ? Ou étiez vous plus sensible au discours des Black Panthers ?

VCLV : Une bonne partie me touchait. Comme laisser chacun faire son truc, tant qu'il ne fait de mal à personne. Je croyais que l'amour pouvait changer le monde. Les Black Panthers ne m'attiraient pas vraiment,  bien que j'ai eu de la sympathie pour leur colère, leur frustration au regard de la situation raciale de l'époque.

P :  Vous avez tourné pour promouvoir le disque ? Le public était multi raciale ?

VCLV :  Aucune tournée de promotion, parce qu'on avait été d'abord déçus par la qualité du son, le manque de dynamique par rapport aux bandes originales. Notre public était principalement noir. Ils aimaient notre look et notre son. Même si c'était du rock, il y avait du funk et ils pouvaient danser. Deux concerts avec une audience blanche.

L : Qu'avez vous ressenti quand le Band Of Gypsies a été présenté comme le premier groupe de rock entièrement noir ? Vous avez toujours été présenté sous l'étiquette psyché-funk, d'accord ?

VCLV : Rien de particulier au sujet du Band Of Gypsies. Je n'avais pas vraiment cette conscience du premier groupe de rock totalement noir. Je m'intéressais à Hendrix, et achetais tous ses disques. J’adhère en partie à cette étiquette psyché funk, mais on était quand même plus diversifié. Ecoutez la variété de styles dans nos disques. Certains journalistes parlent de nous comme le groupe le plus Hendrixien de tous les temps, mais c'est une approche superficiel. Il y a une différence entre les paroles de Jimi et les nôtres. Il parlait de papillons, de clair de lune, de choses personnelles. On écrivait sur le racisme et les problèmes sociaux de l'époque. Avec des textes plus durs, plus terre à terre.

L : Vous avez décliné une offre de travailler avec Eric Burdon, exact ?

VCLV : Eric Burdon et War, à l'époque. On les a rencontré à Los Angeles, qu'on a quitté pour enregistrer le second album. Les choses auraient probablement mieux évolués, mais c'est comme ça, pas moyen de changer le passé.

L : Précisément, ce second disque. Vous aviez un nouveau label, le nom du groupe était raccourci, la direction musicale était beaucoup plus soul, parlez nous de tous ces changements.

VCLV : Chess appartenait maintenant à GRT/Janus, qui avait racheté notre contrat. Il nous restait légalement un album à enregistrer. Tyrone Hite, notre batteur (mort en 2004, NDT) avait quitté le groupe, et l'esprit hippie mourrait sur place. Sans Tyrone, je pense que nous avions d'abord ressenti la perte du Black Merda original. L'évolution vers Mer-Da était en partie une réflexion à ce sujet. Long Burn The Fire était notre façon de plaire à un public plus large. Sans tomber dans la soupe. C'était pas notre genre, même si on essayé (rires).

L : Le groupe est de retour sur la route. Vous pensez avoir influencé des gens comme Living Colour ? Que pensez vous du fait que vos disques soient des collectors assez onéreux ?

VCLV : J'ignore si on a une laissé une trace sur des groupes plus récents (oh oui, NDT). Au départ, j'ai été très étonné que les collectionneurs trouvent une telle valeur à nos albums, mais me suis senti honoré qu'ils puissent juger notre travail.

P : Y'a t'il des inédits qui pourraient voir le jour ?

VCLV : Rien dans les placards. On a enregistré un album pour le label Vampisoul, à Madrid en 2009, nommé Force Of Nature. Pas aussi costaud qu'avant, mais toujours funky et très expressif.

P : Quels sont vos sentiments sur la reconnaissance, 40 après ? Vous avez atteint votre objectif premier ?

VCLV : Le fait que notre musique ait toujours un tel impact sur beaucoup de gens, après tout ce temps, est incroyable. Et montre que nous faisions quelque chose de très spécial, qui résonne toujours dans les têtes et dans les cœurs aujourd'hui. Dans ce sens, on a réussi.

http://www.blackmerda.com/images/merdapsychfunk.jpgL : Reste t-il la rage de jeune homme noir, grandissant aux USA dans les années 50/60 chez l'adulte que vous êtes ?

VCVL :  J'ai perdu cette rage. La situation raciale est bien meilleure que dans les 60's. Pas parfaite mais avec une putain d'amélioration. Je pense que les USA sont toujours un grand endroit. Bien qu'il y ait toujours des abrutis ici et la, essayant de pourrir la vie de ceux qui veulent exister avec les autres. Je n'aurais jamais imaginé voir un président noir dans ma vie, et c'est bien. Obama à l'air d'une personne respectable. Mais son élection a généré beaucoup d'animosité raciale, qui couvait sous la surface de beaucoup d'esprits blancs. Vous avez des politiciens, et d'autres, qui tentent de virer Obama, parce qu'ils pensent le président des USA doit être blanc. Ce serait pareil si la France, l'Angleterre ou l’Allemagne élisait un noir à la  présidence. Probablement pire et beaucoup plus violent.


P :  Savez vous que le premier album est sorti en France, et même un single ?

VCLV :  Je l'ai appris, mais je l'ignorais à l'époque. En fait, il y a eu deux versions du simple. La première Cynthy- Ruth/Reality, la seconde  Cynthy- Ruth-Prophet.

L : Votre ile déserte. Un disque, un film, une personne, un instrument, un livre.

VCLV :  Aucune idée pour la personne ou le disque. Ma guitare acoustique, les Manuscrits de Quimby (http://fr.wikipedia.org/wiki/Phineas_Quimby#.C3.89crits_de_Phineas_Quimby), Impitoyable de Clint Eastwod.

Notre homme a rajouté quelques lignes à la fin de ses réponses.

VCLV : On nous a prévenu du sens de M.E.R.D.A, dans plusieurs dialectes à racines latines.  Je trouve ça plutôt marrant. Pour nous ce Merda est de l'argot afro-américain, du mot meurtre. Ceci dit, on joue vraiment de la merde noire. Certains disent qu'on le fait vraiment bien, d'autres disent que la merde c'est nous. Dans l'argot afro-américain merde peut avoir des significations positives. Ce que signifie Black Merda, on s'en tape (We don't give a shit, jeux de mots intraduisible, NDT). Et j'affirme ceci de façon positive, pas merdique (No shit, NDT). J'aimerais faire un grand bonjour à tous nos fans, jeunes et vieux. Si vous lisez cette interview, on vous à vraiment à la bonne. J'ai récemment été contacté par une agence de tourneurs, la Barkley Arts booking agency, pour une possible tournée européenne. Au printemps 2012. Je vous en reparle, si quelque chose se concrétise.

 

Entretien mené par Laurent et Pascal

 

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