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Culture Underground - CQFD

par lou 12 Novembre 2009, 16:27

Déjà un moment que du coté de Marseille, un certain petit journal s’acharne à se faire une place au soleil. CQFD, c’est la presse alternative, qui met le doigt partout où ça fait mal, et emploie le vitriol en lieu et place de la brosse à reluire de bon aloi. Pour mieux faire entendre ce cauchemar du capitalisme médiatique, la liberté d’expression à tout crin. Celle qui vise à satisfaire la conscience, avant de remplir le compte en Suisse. Rencontre avec un des membres de cette rédaction si peu mondaine.

Laurent : Tu peux te présenter, et nous expliquer comment ton parcours a croisé celui du journal?

Anatole : Bonjour, je m’appelle Anatole Istria et je suis membre du comité de rédaction de CQFD. Sorte de Politburo foutraque, où nous décidons à une demi-douzaine de personnes hirsutes du contenu des numéros chaque mois. Dans une ambiance de franche camaraderie virile et de tabagisme actif et passif. Je suis entré dans la rédaction il y a quatre ans. J’avais un peu grenouillé dans la presse et l’édition notamment comme maquettiste. Je connaissais bien sûr le journal et certains membres de l’équipe avec qui j’avais joué à la pétanque en amateur. Je viens plutôt du milieu des fanzines et des revues confidentielles un peu situationnistes. Les parcours au sein du journal sont divers : antimilitarisme, soutien aux étrangers, édition de critique sociale, écrivains voyageurs, chômage heureux et gueule de bois, journalistes en quête d’espaces de dissidence, mouvement social et associatif, jeunes centristes sous psychotrope en rupture avec François Bayrou… On n’est pas si difficile que ça.

L : Avez-vous une idée de qui vous lit, et pourquoi ?


A : Nous avons fait déjà pas mal de rencontres avec les lecteurs. À Avignon, Brest, Toulouse, Perpignan, Bordeaux, Lille, Paris, St Étienne, Montpellier, Arles, Rennes, Rouen, Bayonne, Nîmes, Grenoble, Saint-Nazaire, dans des bars, des librairies, des fêtes de keupons à chien à la campagne, des forums sociaux altermondialistes, etc. Donc, on a rencontré pas mal de monde : des étudiants grévistes, des prolos syndiqués ou non, des faucheurs volontaires, des militants de toutes les chapelles, des féministes indulgentes, des squatters, des totos, des mémés, etc. Une grande variété de contemporains en fait. Globalement, je pense qu’il y a tous les âges (dont un paquet de papys boomers pas résignés), que majoritairement nos lecteurs ne sont pas très riches, pas très convaincus par le capitalisme ou la politique actuelle et qu’ils aiment bien lire la presse indépendante pour s’arracher du matraquage uniforme des médias dominants. Un peu comme nous quoi.

L : L’an dernier, vous avez eu de gros problèmes financiers. Y’a-t-il eu des échos dans la presse nationale ? En d’autres termes, vous sentez-vous soutenus ? Ou enfoncés ?

A : Il s’agissait d’un appel à abonnement massif pour nous aider à franchir un cap, éviter une stagnation mortifère. CQFD n’a ni subvention, ni crédit à la banque, ni pub, donc ne peut compter que sur ses lecteurs. D’ailleurs si la tendance fléchit cette année, les gros problèmes financiers pourraient se faire sentir très prochainement. Quant au soutien « confraternel » des grands médias, n’y songeons même pas. On les égratigne quand on peut et ils nous ignorent royalement. Nos relais sont plus informels, de bouche à oreille. Même si on bénéficie d’une certaine bienveillance de la part du Monde Diplomatique ou de Jean-Luc Porquet du Canard enchaîné par exemple.

L : À ton avis, comment en est-on arrivé à avoir des médias aussi soumis et inoffensifs ?

A : Sur ce sujet précis, je conseille la lecture du Plan B (http://www.leplanb.org/) et la consultation du site Acrimed (http://www.acrimed.org/). Mais ça me paraît évident qu’il y a un rapport avec le fait que les principaux médias sont aux mains de grands groupes monopolistiques capitalistes liés à la banque, à l’industrie de l’armement ou du bâtiment. Il faudrait un Balzac pour décrire les mœurs consanguines des journalistes les plus en vue avec l’oligarchie et le pouvoir politique. Ces gens-là n’ont aucune prise avec la réalité sociale !

L : Pour rester dans l’actualité, l’affaire Clearstream n’est-elle pas la parfaite illustration de ce qu’est devenue la politique ? Les intérêts personnels avant tout. Le reste on s’en fout.

A : D’autant plus que derrière ce show médiatico-judiciaire, on oublie complètement les raisons pour lesquelles on devrait s’intéresser à Clearstream. Je renvoie aux ouvrages de Denis Robert.

L : Y a-t-il eu des tentatives d’intimidation pour bâillonner le journal ?

A : Pas à ma connaissance.

L : Quel est le tirage moyen d’un numéro ?

A : Le tirage moyen est de 17 000 exemplaires, distribués en kiosques par les NMPP, en librairie par le distributeur Court-circuit et à la criée par des équipes de colporteurs semi-bénévoles.. Nous vendons en moyenne la moitié de ces exemplaires, ce qui est un assez bon rapport, bien qu’évidemment insuffisant.

L : Vous rééditez aussi des livres. Quel rapport peut-il y avoir entre Sade et Mesrine ? Comment sont choisis les bouquins ?

A : Nous avons effectivement publié Le Dialogue entre un prêtre et un moribond de Sade, illustré par Rémi et L’Instinct de mort de Mesrine en 2006 (édition épuisée). Outre le fait que les deux personnages ont été à la fois et tour à tour des écrivains et des embastillés, ils ont tous deux eu une volonté de vivre en hommes libres et de défier la société de leur temps respectif. Sade subvertit l’ordre moral et religieux. Mesrine est rentré en guerre contre les règles sociales, y compris celles du Milieu. À la fin de sa vie notamment, Mesrine a voulu dénoncer l’horreur carcérale et le cynisme de la justice. Dans notre catalogue, on trouve aussi, Le Manifeste des chômeurs heureux, un texte berlinois de 1996 ; La Ville sans nom de Bruno Le Dantec, un florilège de propos fielleux des élites à travers les âges au sujet de Marseille et de sa plèbe indisciplinée ; C’est facile de se moquer, un recueil de dessins scandaleux de Berth ; Barcelone, l’espoir clandestin de Julio Sanz Oller, un récit subjectif unique sur les luttes ouvrières autonomes à la fin du franquisme. Nous publions prochainement Vive le feu ! Une compilation de chroniques de Sébastien Fontenelle sur 2 ans et demi à Sarkoland. Par la suite, on pourrait aussi bien décider d’éditer une bédé qu’une histoire de la musette ou du punk hardcore californien. La politique éditoriale des éditions Le Chien rouge est assez aléatoire. Chacun peut faire des propositions et on en discute collectivement.

L : L’action syndicale, franchement, vous y croyez encore ? Que diriez-vous à quelqu’un qui critiquerait la forme de radicalisation qu’on sent partout ?

A : On n’est pas là pour juger des moyens de lutte. Par contre, on est très vigilant sur ce qui peut les entraver ou les manipuler. La surenchère radicale peut être aussi paralysante que la bureaucratie syndicale. À titre personnel je crois que certains mouvements dits de désobéissance civique ont montré que l’on peut dépasser des modes d’action sclérosés par le légalisme ou le fétichisme de la violence.

L : Au niveau de la distribution, également, avez rencontré de l’ostracisme ? Des points de vente qui refusent le Chien Rouge ?

A : Les points de vente NMPP sont saturés par des dérivés commerciaux (DVD, etc.) qui ont peu à voir avec la presse. Il n’y a pas de censure à proprement dite, mais c’est vrai que le journal souffre d’un manque de visibilité. Par contre, il est arrivé que des bibliothèques refusent de nous mettre dans leurs rayons, pour des raisons politiques plus ou moins voilées. À Montpellier, des administrateurs de la fac, je crois, nous ont même comparé à Mein Kampf ! Là encore, les lecteurs ont leur rôle à jouer en réclamant le journal chez leur kiosquier, dans leur médiathèque, dans la salle d’attente de leur dentiste, dans leur troquet préféré, etc.

L : Les infos télévisées avec Kent et Barbie, récitant leur leçon, ça te fait rire, pleurer, vomir, dormir ?

A : C’est fait pour faire rêver, non ?

L : Vous rencontrez régulièrement vos lecteurs. Vous trouvez des gens tués par le système, ou au contraire pleins d’idées ? Dans ce monde qu’on dit si mal en point ?

A : On peut bien sûr rencontrer pas mal de lassitude, c’est compréhensible. Beaucoup de gens, salariés ou chômeurs, sont dans l’angoisse de savoir à quelle sauce ils vont être mangés. Et les coups pleuvent de tous les côtés. Par exemple avec les licenciements industriels, la criminalisation de l’action sociale ou les lois d’exception antiterroristes. Néanmoins, il existe plein d’expériences à divers niveaux, même s’il ne s’agit pas de mouvements encore suffisamment larges : solidarités ouvrières nouvelles (à la suite de la lutte des Contis), ouverture de lieux dits alternatifs, soutiens protéiformes aux sans-papiers, mutualisation des transports ou autre, revues de grande qualité (Z, Barricata, Chéri-Bibi) etc. On se pose nous-mêmes comme un exemple – pas comme un modèle – parmi d’autres : si CQFD arrive à fonctionner depuis 6 ans et des brouettes, c’est qu’il est toujours possible d’expérimenter.

L : Trois bonnes causes que CQFD est prêt à soutenir d’urgence (parmi tant d’autres).

A : La campagne contre les longues peines carcérales menée actuellement par nos camarades du journal L’Envolée.
La libération de Jean-Marc Rouillan.
Les jardins potagers.

L : Et comme on ne va pas changer nos bonnes habitudes, tu vas nous conseiller un livre, un disque et un film.

A : L’Abrégé du Capital de Karl Marx de Carlo Cafiero aux éditions Le Chien rouge (hé hé hé)
For the whole world to see de Death, un groupe pré-punk de 1975 formé par trois frangins blacks de Détroit, complètement inconnu et assez incroyable.

Queimada de Gillo Pontecorvo avec Marlon Brando.

En bonus et en vrac chez nos copains :
Des Néons sous la mer de Frédéric Ciriez (éd. Verticales), La Cité du sang d’Éric Fournier (éd. Libertalia).
Fantazio, Les Rivals, Mad river, Sam Karpienia trio.
Louise Michel de Delépine et Kervern, Mission Socrate de Jackie Berroyer et Bertrand Lenclos.

L : Toujours dans cet esprit, les années 60/70, ça représente quelque chose pour toi ? Sociologiquement, culturellement, et que sais je encore ?

A : À part le fait que j’adore la musique et les films des sixties, ce dont tout le monde se fout, il paraîtrait très irrationnel d’être nostalgique d’une période que je n’ai pas connue. Historiquement, on a l’impression d’une grande effervescence dont 68 a été le point d’orgue et pas seulement en France. De grandes remises en cause ont effectivement été mises en œuvre dans le travail, les mœurs, les rapports hommes femmes, les pays du Tiers monde ou encore dans le rapport à l’autorité et aux idéologies froides. Quarante ans après, on a plutôt l’impression d’une régression énorme, notamment par l’abandon de toute référence à un espoir d’émancipation sociale. En même temps qu’une accélération effrénée vers une société ultra technologique et sécuritaire, ce qui offre relativement peu de perspectives réjouissantes. Mais le pire n’est jamais certain.

Entretien mené par Laurent.

http://cequilfautdetruire.org/

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