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Erica Pomerance - You Used To Think (ESP) / Entrevue

par lou 1 Juillet 2010, 15:27

FOLK / Dossier ESP


Erica Pomerance


Schizophrénie Déglinguée

 


Les années 60 ont cette substantielle magie d’avoir vu naitre en son temps une  explosion de talent underground qui cultiva l’originalité comme d’autres aujourd’hui les merdouilles en barre. De celles qui sans tabou, sans référence aucune, s’essayèrent à la musique, délivrant une partie de leur soi dans une musique personnelle, tordue, déstructurée, mais profondément humaine et vivante. Un genre de musique qu’on ne retrouvera nulle part, fragile, imparfait, se baladant sur un fil tangent, prêt à chaque morceau à trébucher dans les méandres d’un ouragan bordélique, mais se rattachant à chaque fois à la subliminale lumière de l’innocence… Erica Pomerance n’aura sorti qu’un album, un seul, mais époustouflant d’originalité et de personnalité, aux limites de la schizophrénie inhérente à chacun. L’occasion pour nous de faire plus ample connaissance avec l’un des fleurons du label ESP.

 

 

Fuzzine : Erica, Comment vous est venue l’idée d’enregistrer un album, et dans quelles circonstances fut-il produit ?

Erica Pomerance :On est à la fin des années 60, j'étais venu à New York pour faire cet album sous l'influence d'un ancien petit ami Richard Heisler. Il était à la fois dans le yoga (un moment, il était un disciple de Swami Vishnu Devananda) et  pour l’élargissement de drogues comme le LSD - ce sont les beaux jours de Timothy Leary et l'école de la côte ouest de la méditation psychédélique. Je dois admettre que j'ai été attiré par ces deux courants, mais sans jamais totalement être endoctrinés.

En ce qui concerne l'enregistrement, je jouais les nuits dans les cafés du village, et fut entendue par Bernard Stollman du label ESP qui m’a offert de faire le disque. J'ai fini par travailler comme commis d'administration au bureau ESP, et puis une nuit dans une tempête de neige, je suis allé en studio. Le disque fut terminé en deux sessions, la première avec des musiciens de jazz avec qui j'avais trainé autour de New York, et la seconde lors de cette nuit enneigée. Nous étions totalement inspirés. Cependant, j'ai été un peu déçu par la qualité de la production - il n'y avait pas beaucoup de production et le mix a été fait très rapidement - en une seule session, si je me souviens bien. J'ai donc été tour à tour heureuse et frustrée par l'enregistrement quand il fut terminé. À sa sortie, l’accueil fut plutôt bon, si on considère le peu de promotions autour. J'ai eu une grande photo et un bel article dans le magazine Vogue où ils m'ont comparé à Lotte Lenya. Je me souviens aussi avoir fait un long entretien sur une station folk de la radio FM.

New York dans le milieu des années 60 était convivial et pas cher. Mon appartement dans le village était à vil prix (il est venu équipé de cafards), il y avait beaucoup de musique improvisée autour et des personnes très intéressantes et des situations sur lesquelles on peut trébucher. Je suis tombé dans un certain nombre de situations assez inhabituel pour moi-même, et ce fut une des principales sources de composition.

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F : La pochette de You Used To Think est très sombre. Y avez-vous participé ?

E.P : Oui, mais je ne la trouve pas sombre, à part le fait que c'est en noir et blanc. C'est l'Oeuvre d'un ami artiste David Svyerson (qui a l'époque était le copain de mon amie Suzanne Verdal - Suzanne de la chanson célèbre de Leonard Cohen). Il vivait à New York et était dans mon entourage à l'époque de l'enregistrement de l'album. Je voulais que ce dessin de style pointilliste représente l'époque "free" des années 60, avec tous les rêves d'un monde meilleur, et la renaissance d'une grande créativité spontanée qui fleurissait dans un environnement d'ouverture, d'espoir de Liberté symbolisée par l'unification du corps et de l'esprit.

F : Vous chantez en français par moment sur l’album, et l’un de vos titres se nomme French Revolution. Que représente pour vous la France ? J’ai entendu dire que vous admiriez l’œuvre de Léo Ferré.

E.P : Oui, j'adore l'oeuvre de Léo Ferré même si j'ai appris récemment qu'il était plutôt macho par rapport aux femmes. La chanson The French Revolution décrit mon expérience de mai 68. Je vivais à Paris à cette époque de turbulence qui a secoué bon nombre de sociétés à travers le monde, et j'ai eu la chance de vivre les événements de grève générale des syndicats et du milieu universitaire parisien. J'ai participé à l'occupation populaire du Théâtre Odéon et de la Sorbonne. D'autres chansons telles Burn Baby Burn (sur les paroles du poète noir américain Lee Bridges qui vivait alors à Paris), et Julius sont également tirés de ma période parisienne.

F : Sur votre album se confrontent moments paisibles et passages plus engagés. Pourquoi ce dualisme ?

E.P :La vie est elle - même composée de paix et de guerres, de noir et de blanc, de sommeil et de réveil, d'engagement et de retrait, de rêves d'espoir et de moments de désillusion. La dualité est une condition sine qua non de la vie terrestre. Quoi dire de plus ?

 

F : Quels étaient vos rapports avec le Label ESP ? Fréquentiez-vous les autres groupes de l’écurie ?

E.P : Je travaillais à la société ESP au moment de l'enregistrement. J'ai été approché par le directeur du label Bernad Stollman lors d'une prestation dans un "coffee house" de Greenwich Village et il m'a proposé d'enregistrer avec ESP. Bernard est devenu un mentor et un ami, et nous avons gard' contact jusqu'à présent. J'ai séjourné à sa ferme de Woodstock, là où Jimi Hendrix est venu faire une session d'enregistrement inédite. Malheureusement, je n'ai jamais eu la chance de le rencontrer- il était mon idole !. Bien sûr, je connaissais d'autres artistes du label notamment Bruce Mckay (tout comme moi, un cinéaste montréalais), the Fugs, Pearls Before Swine et Marion Brown que j'ai eu le plaisir de fréquenter à Paris en 68.

 

F : Avez-vous défendu votre album sur scène ?

E.P: Pas vraiment, mais j'ai beaucoup chanté dans les boites à chanson et en tournée à travers le Québec dans les années 70-80. J'ai aussi joué un rôle principal dans la production québécoise de Hair en 1970. Depuis 1986, je me suis consacré entièrement au cinéma documentaire.

F : Plus de 40 ans se sont écoulés depuis la sortie de votre album. Quel regard jetez-vous aujourd’hui sur votre disque ?

E.P: Je trouve que ça reflète l'esprit un peu fou et idéaliste de l'époque du "free love", d'expérimentation, de rébellion populaire, de mouvements New Left, Students for a Democratic Society, civil rights, anti-guerre, pour l'égalité sociale, sexuelle, universelle, féministe, écolo, le rêve d'un monde meilleur. Ce fut l'époque de Joan Baez, Bob Dylan, les Beatles, Pete Seeger, des grands artistes du blues et du jazz, et de bien d'autres penseurs et créateurs qui croyaient que l'avenir pouvait se construire de façon communautaire, populaire, avec la volonté et la concertation, la conciliation. Certes, nous n'avons pas réussi notre révolution tranquille, mais comme les générations précédentes, nous avons semé les graines de liberté à travers différents mouvements sociaux pour les droits humains, la justice sociale, la libération de la femme, l'égalité raciale et culturelle, la lutte pour préserver l'environnement. Nous étions porteurs d'une vision du monde multiculturelle et égalitaire et d'une réflexion humanitaire, planétaire. Nous étions les enfants des années 60, héritiers de parents qui ont sacrifié leur vie pour une égalité et une justice sociale à travers la politique de gauche, le socialisme et le communisme. Cet espoir n'est pas mort, il renait avec chaque génération dans chaque société, qui à son tour fait face aux défis énormes de leur façon de changer le monde pour les générations futures...

 

F : Pourquoi ne pas avoir continué dans la musique, et vous êtes-vous dirigé vers le reportage ? Quelles différences entre ces deux moyens d’expression ?

E.P : J'adore la musique et je continue de chanter et de jouer dans mon milieu. Mais je pense que le défi de faire du cinéma documentaire m'a toujours habité même à l'époque où je faisais aussi la musique de façon professionnelle. Je suis une musicienne dans l'âme, et mes films traitent souvent de musique et de de l'expression artistique. Le documentaire d'auteur ou de création va bien au-delà du simple reportage journalistique. Le cinéma documentaire représente un grand défi, c'est un art complexe qui marie le langage de l'imaginaire à un engagement social ou politique. C'est un art qui exige aussi une grande maitrise technologique. J'ai appris à tourner les images, la prise de son, du montage, à exécuter toutes les tâches de la production, du développement du scénario jusqu'à l'étape de la diffusion du projet.

Je trouve qu'il y a tellement de musiciens merveilleux sur la planète. Je baigne dans leur musique et ça m'inspire. Mais je crois que j'ai choisi ce qui était mon destin. Et c'est le cinéma documentaire qui m'a amené en Afrique.


F : Dans vos productions, vous traitez parfois de sujets assez «durs» comme le suicide (Le pacte) ou encore de la mutilation génitale chez les femmes (Dabla! Excision). : Comment choisissez-vous de réaliser un documentaire ?

E.P: En fait, dans mon expérience, il arrive surtout qu'un sujet documentaire nous choisit autant qu'on le choisit. Il est difficile d'expliquer comment cela se passe, mais un thème, un fait de société, une question brulante t'attendent au tournant, sur ton chemin de vie. Quand tu entres en contact avec certaines histoires ou faits vécus, ou gens, ils t'habitent, tu es interpellé en quelque sorte, et tant que tu n'as pas fait ton film sur ce sujet, il hante tes rêves et tes moments d'éveil, il t'obsède. Quand on a dans ses mains des images tournées sur certaines réalités vécues et partagées avec d'autres humains, celles-ci deviennent les couleurs d'une palette d'artiste avec lesquelles on retisse ou recompose un récit à travers le filtre de son propre imaginaire, afin d'évoquer d'autres niveaux, d'autres couches profondes, qui permettent de sonder le monde, de reformuler le connu, de toucher l'inconnu.


F : Expliquez-nous cette attirance pour l’Afrique.

E.P: Ça ne s'explique pas de façon logique. C'est senti comme l'amour. On peut essayer de la décortiquer, mais c'est surtout un battement de cœur, une concordance, une chaleur qui pénètre aux entrailles, que tu ressens comme une douleur, mais aussi comme une extase. L'Afrique, c'est l'humanité toute entière, complexe, moderne et ancienne à la fois. C'est le tourbillon de la guerre, avec la paix dans son centre. L'Afrique, c'est la parole qui dépasse la raison, c'est l'émotion contenue, c'est la force du blues, le rythme primordial des tambours, les voix célestes des tripes, c'est la folie orchestrée de la danse, quand l'esprit traverse et habite le corps. C'est la cruauté incompréhensible de l'homme, le sacrifice incompréhensible de la femme, les cris et les rires de l'enfant, la beauté éternelle. C'est là où nous sommés nés. C'est là que nous allons mourir... C'est là où nous pouvons renaitre encore.


F : Avez-vous travaillé dans d'autres domaines que la musique et le cinéma documentaire ?
EP
: La vie est trop courte pour faire tout ce qu'on voudrait accomplir... J'ai fait un peu de théâtre, de travail social, je fais souvent de la formation audiovisuelle avec les jeunes, je suis membre de conseils d'administration dans les secteurs du cinéma, de la culture, je siège sur les conseils de certains festivals. Je suis aussi mère et aussi grand-mère. Je fais de la danse africaine pour me tenir en forme.


F : Quels sont vos projets futurs ?

E.P : Beaucoup de projets de films et de formation AV, de collaborations avec des cinéastes africains autochtones. J'ai l'idée d'enregistrer un nouveau disque avec mes chansons inédites. Je construis avec mon conjoint un centre culturel pour promouvoir l'écotourisme solidaire au Pays Dogon au Mali. Tant que je suis en vie, j'aurais des projets.

 

Entretien mené par Thibault, avec l’aide de Lou.

 

 

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You Used To Think (1968)

 

Véritable Ovni sonore dans la production folk de l’époque, you used to think creuse un folk déglingué où la poésie déjanté d’Erica Pomerance se ballade sur les rivages épiques de free jazz élaboré par le groupe de jazzmen qui l’accompagne.

Mélodies alambiquées, déstructurées, fragiles et violentes à la fois, dans lesquelles Erica y dépose une voix bouleversante de beauté et d’innocence, cet album est une stupéfiante descente dans les milieux undergrounds new yorkais, où l’improbable se transforme en de doux rêves acidulés, où le rock s'imbibe de délices orientaux et de contrés bien lointaines. Intemporel!

 

LIEN :

You Used To Think

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