Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Folk Français : Sourdeline - Entrevue Exclusive avec Jean Pierre Danielsen

par lou 4 Janvier 2013, 10:19

FOLK FRANCAIS

 

SOURDELINE

 

Entrevue avec Jean Pierre Danielsen


http://userserve-ak.last.fm/serve/252/45165307.jpgLe monde magique de Fuzzine. Vous écrivez quelques lignes sur Sourdeline, et dix minutes après vous avez une interview de Jean Pierre Danielsen. Et attention, pas quelques phrases lâchées au hasard. Un point complet et précis sur un groupe à l'histoire trop brève, avec le passé, le présent et le futur. Et une autre pièce du grand puzzle musical français, enfin sortie des pages spécialisées/enterrement de première classe. C'est toujours un plaisir de lire ce que vivaient ces gens, pendant que vous aviez huit ou neuf ans.

Fuzzine : Présentation. Qui êtes-vous, que faites-vous dans le groupe, comment êtes-vous venu à la musique.


Jean Pierre Danielsen : Bonjour, je suis Jean-Pierre Danielsen , je crois pouvoir dire que je suis à l'origine, avec Catherine Burban de Sourdeline. Je pense que je dirigeais (plus ou moins) le groupe, à l'époque. Je jouais un peu de tous les instruments, selon les besoins de l'arrangement des morceaux. J'avais même essayé le violon mais les résultats n'étant pas convaincants, nous avons fait appel à des spécialistes. Désormais je me contente de jouer de la guitare, qui est mon instrument d'origine, et du mandoloncelle. Quand j'étais gamin je voulais que mes parents m'achètent une mobylette, comme ils trouvaient que c'était dangereux ils m'ont acheté une guitare. C'était dans les années soixante, la grande époque du rock puis des yé-yés. Avec des copains on montait des petits groupes de rock, comme beaucoup d'autres. C'est comme ça que tout a commencé.

F : Premier et dernier disques achetés. Pourquoi ?


JPD : Je ne me souviens plus du premier disque, peut être le 45t de Bill Haley Rock Around
The Clock. A l'époque j'aimais surtout ce que l'on appelait rock, et que l'on appelle maintenant rockabilly. Le dernier disque que j'ai acheté c'est Castings, d'un groupe américain qualifié de psych-folk, que j'apprécie tout particulièrement et dont j'aurai l'occasion de vous parler plus tard. En fait Margaret Ayre, le leader du groupe, est un peu à l'origine de la réédition de nos disques. J'aime particulièrement leur façon de faire un «folk» moderne et original.
F : Comment et pourquoi choisit-on de jouer du folk en France, dans les années 70 ? Surtout sans tomber dans le trip revendicatif ? Vous sentiez vous porteurs d'un «message» particulier ? Donnez-nous votre «définition définitive du mot folk».
JPD : Là c'est une longue histoire. Dans le milieu des années soixante, j'ai commencé à me passionné pour le blues. Le vieux blues acoustique de Big Bill Broonzy, Gary Davis et le folk américain (Dylan, Joan Baez). J'aimais beaucoup cette façon de jouer de la guitare, j'ai toujours préféré la guitare acoustique. J'aime bien écouter les grands guitaristes électriques, mais je me sens plus à l'aise sur une acoustique. J'aimais aussi Donovan première période (Colours, Hey Gy), avant Sunshine Superman.. Parmi ses chansons, il y avait Deed I Do et Do You Hear Me Know d'un certain B. Jansch. Que je ne connaissais pas du tout, mais ces deux morceaux me plaisaient bien. En 1966 je me promenais dans une petite rue de Soho à Londres, et il y avait un marchand ambulant qui vendait des disques sur une petite carriole. Je jette un œil et je trouve un LP de Bert Jansch (It Don't Bother Me). J'ai été aussitôt fasciné par ce type. Je n'avais encore jamais entendu jouer de la guitare de cette façon.
http://glanigan.free.fr/wp-content/uploads/pentangle.jpgJ'aimais tout: la guitare, la voix et les chansons. Puis j'ai découvert, par son intermédiaire, ce que l'on appelait le folk-baroque anglais : John Renbourn, Davy Graham, Pentangle. Il y avait un disque de Bert Jansch que j'aimais tout particulièrement, son troisième album, Jack Orion. Uniquement composé de chansons traditionnelles anglaises. C'est, je pense, à l'écoute de ce disque que m'est venue l'idée d'essayer d'adapter la musique trad française. Un peu dans l'esprit de ces musiciens anglais.
Nous n'avions pas d'attaches à un terroir ou à une culture régionale. Nous étions tous de la région parisienne, Etampes 50km au sud de Paris. La tradition y avait disparu depuis bien longtemps. Toutefois, il me semble que le seul fait de jouer ce genre de musique (complétement à l'encontre de ce qui se faisait à l'époque) était déjà en soi une forme de revendication. Nous nous sommes souvent posé une question, à savoir si nous ne devrions pas chercher des morceaux avec des textes ayant un caractère plus social ou contestataire. Mais nous n'avons jamais trouvé quelque chose qui nous plaisait. Les chansons qui auraient pu nous intéresser étaient déjà prises, et interprétées par d'autres. Je ne pense pas être capable de donner une définition définitive du terme folk. A la fin des années soixante ce terme recouvrait tant de style: il y avait le folk américain qui allait du bluegrass au protest song, de doc Watson à Bob Dylan. En France le terme folk est apparu plus tard. Le premier à jouer et à populariser ce genre de musique c'est Hugues Aufray. Et à l'époque on disait qu'il jouait du skiffle. Du reste il y a de très bonnes choses dans ses tous premiers disques (si, ce n'est pas une blague, ou alors je ne me souviens plus très bien).
J'ai l'impression que l'on a utilisé le terme folk, en France, par opposition au terme musique folklorique. C'est beaucoup plus facile de donner une définition de la musique folklorique que de la musique folk. En fait la musique folklorique est composée de chants et de danses populaires, qui ont traversé le temps par transmission le plus souvent orale. Et se transformant selon les années, les interprètes, les régions, et les gouts musicaux des époques. Par exemple, J'ai vu le loup pourrait peut-être remonter au 12ème siècle, il en existe des versions dans de nombreuse régions de France. Les plus anciennes sont en musique modale et le titre est : J’ai vu le loup le renard le lièvre. Les plus récentes deviennent : J'ai vu le loup le renard et la belette et sont en musique tonale mode majeur. L'appellation musique folk date des années soixante et vient des U.S.A. Comme les termes rock ou jazz, elle recouvre tant de styles et d'artistes différents qu'il n'est pas toujours facile de s'y retrouver. Désormais je nous définis comme un groupe de musique traditionnelle, et non plus un groupe de folk. Peut-être est-ce plus explicite ?

F : Toujours parlant de folk, qu'est ce qui, à votre avis, a motivé ce renouveau en France, dans les années 70.

JPD : Il faut se placer dans le contexte de l'époque, c'est à dire avant et après 1968. Il me semble que tout a commencé vers le milieu des années soixante, quand, après avoir écouté le rock de l'époque, on s'est un peu intéressé aux musiques qui l'avaient précédé, le blues et la country. C'était aussi du reste aux USA le moment du Revival. Les débuts de Dylan et Joan Baez, la découverte par de jeunes américains d'artistes comme Woody Guthrie de Pete Seeger. Ce mouvement est donc arrivé en France. Et un lieu a eu alors une importance capitale : le centre culturel américain, Bd Raspail à Paris. Il y avait une fois par semaine une soirée «hootenanny» animée par Stephane Rochmann. Pratiquement tous les musiciens folk français des années 70 y ont fait leurs premières armes. On y rencontrait de jeunes américains de passage en France, qui nous montraient des plans de guitare, nous faisaient découvrir des disques ou des artistes qui nous étaient inconnus.
La plupart des folkeux de l'époque ont commencé par faire de l'américain. Stivel, Yacoub et bien d'autres fréquentaient assidument cet endroit. Il y avait aussi Dadi, Bill Deraime, Jean-Marie Redon. J'ai l'impression que c'est un peu après 68 que certains d'entre nous se sont mis à jeter une oreille vers la musique trad française.
Mais ce n'est pas le seul facteur de l'intérêt qui a été porté au folklore français à cette époque. Mai 68 avait été un grand changement dans les pensées. C'est à cette époque que c'est formé le courant écologique, il y avait aussi les première manifs contre le nucléaire, les manifs du Larzac. La société de consommation était remise en cause et violemment contestée.
C'était aussi la grande période du retour à la nature, les communautés. La musique folk se mariait bien avec ce désir d'une autre société. Il fallait partir élever des chèvres en Ardèche. C'était le temps des utopies. Enfin, et toujours dans les prolongements du mouvement de 68, certains ont voulu se réapproprier leur culture régionale. La musique traditionnelle et le folklore n'avaient pas bonne presse. Depuis le 19ème siècle, ils étaient restés entre les mains des royalistes et de l'extrême droite. Le traditionalisme était avant tout Maurrassien, c'était un des axes principaux de la politique culturelle du pétainisme. Je pense que ce point a été très important, consciemment ou pas, pour beaucoup. Surtout pour ceux issus d'une région ou la tradition était encore vivante. Après le folklore de droite que vienne le folk libertaire.

http://chezmic.free.fr/psalterion.gifF : Pourquoi ce nom «Sourdeline» ? Eclairez nous sur ces instruments qui se nomment psalterion et mandolocelle.
JPD : Quand on a commencé à tourner un peu, il a fallu nous trouver un nom. On a choisi Sourdeline, avant tout pour la sonorité du mot. En fait une sourdeline est une petite cornemuse, très en vogue au 18eme. Plus un instrument de cour qu'un instrument populaire. Je n'en ai jamais vu qu' en photo, ni jamais entendu. Mais à l'époque nous avions pensé que la sonorité du mot collait bien avec notre musique. Le mandoloncelle est une grosse mandoline. L'équivalent du violoncelle pour la famille des mandolines. Il y a deux sortes de psaltérions : à archet (celui dont on joue) et à marteau. Ma description de l'un ou de l'autre risque de ne pas être bien compréhensible. Le plus simple est d'aller sur Youtube, et de chercher psaltérion. C'est un instrument qui remonte au moyen-age, sur les représentations de l'époque il semblerait joué en cordes pincées et non à l'archet.

F : Vous aviez une sacrée connaissance du répertoire traditionnel, comment choisissiez-vous vos reprises ?
JPD : Je dirais plutôt que nous avions une certaine connaissance du répertoire, mais pas une connaissance certaine. Au départ, quand j'ai commencé la guitare, si l'on m'avait dit que je jouerai du trad français, ça m'aurait bien fait rire. Comme tout le monde, je connaissais deux ou trois chansons genre La Ballade de Mandrin, Les Canuts, Le roi Renaud mais rien de bien précis. Avant de me pencher sur le répertoire traditionnel français, à l'écoute des disques de John Renbourn (en particulier The Lady And The Unicorn) je m'étais mis à m'intéresser à la musique de la Renaissance et du Moyen Age. Je crois que ça s'entend dans nos disques. J'ai d'abord trouvé quelques chansons dans des livres de musique, pour les classes de 6eme et 5eme. Une véritable mine. Puis, j'ai entendu parler de l'anthologie des chants populaires de Joseph Canteloube. Je me suis empressé d'acheter cet ouvrage, et c'est là que nous avons puisé une grande partie de notre répertoire. Par contre je n'ai jamais cherché à faire du collectage. Le côté ethno musicologie n'était pas mon truc. Mais j'ai beaucoup de respect pour tous ceux qui ont passé du temps à retrouver, dans les campagnes, des chansons et des mélodies. Qui sans leur travail auraient irrémédiablement disparues.
Comme nous ne parlions ni breton ni occitan, nous avons surtout interprété des chansons écrites en langue d'oïl. Pour faire simple, des chansons écrites dans ce qui allait devenir le français moderne. Les Bretons et les Occitans n'avaient pas besoin de nous pour défendre leur musique. Il aurait fallu des textes traduits et les chansons auraient perdu de leur saveur. Nous étions assez puristes à l'époque.

http://a2.ec-images.myspacecdn.com/images02/24/1c34e29cc5354db0877bb9fbdd996ca2/l.jpgF : Racontez-nous vos aventures pour être signé, les concerts, les tournées, les galères et les bons moments. Pouviez-vous vivre de votre musique ? Avez-vous reçu du soutien médiatique ? Quels sentiments aviez-vous vis à vis de vos collègues britanniques ?
JPD : Pour être signé il n'y a eu aucun problème, à vrai dire on a même pas cherché. Je vais faire des envieux en disant çà. On a vraiment commencé en tant que Sourdeline en 74. Il y avait chez nous un petit club folk «Les 3 Canards». Au début j'y jouais régulièrement en compagnie de Catherine Burban. Puis Jacky Izambert s'est joint à nous comme percussionniste, et enfin Jean-Pierre Dallongeville est venu nous rejoindre. Je le connaissais depuis l'école primaire. Nous avions joué ensemble quelques années auparavant, puis Catherine est arrivée le duo est devenu trio. On a joué comme çà une petite année. Mais je reviens à Sourdeline, on est un peu sorti de notre folk club pour aller jouer là où l'on voulait bien de nous. C'est en 75 que nous avons recruté Pascale Piat, car mes prestations violonistiques laissaient beaucoup à désirer. Par ailleurs nous avions fait connaissance avec Nicolas Cayla, qui dirigeait L'Escargot Folk. Je pense que certains se souviennent de cette revue, incontournable pour les folkeux des années 70. En été 75, Nicolas nous a programmé sur la petite scène du festival de Cazals. Notre prestation a dû être satisfaisante, car peu de temps après il nous a fait rencontrer Willy Wenger. Qui était sur le point de lancer son label Discovale. Et voilà.
De 75 à 80 le groupe a joué assez régulièrement. Le plus souvent dans des MJC, Centres Culturels ou Centre Léo Lagrange. C'était assez facile à l'époque de trouver des lieux pour se produire. Je crois que l'on a joué un peu partout en France. Sauf dans le sud est et ouest, c'était un peu trop loin de chez nous. Le plus au sud a été l'Ardèche et le Périgord. Aussi, assez souvent en Belgique, et deux fois en Allemagne. Mais c'est en Bretagne que l'on a tourné le plus fréquemment. Nous y partions pour des tournées de 8 à 10 jours, deux à trois fois par an. Et cela de 76 à 80. En 1976 nous avions été programmés au festival de Concarneau, dans la ville close. Nous étions hébergés par un type extraordinaire : Étienne Tison. Nous avons tout de suite sympathisé avec lui. Il avait par ailleurs une association, qui s'occupait de la programmation de tout un réseau de bars et pubs sur toute la Bretagne. C'est par son intermédiaire que nous nous y sommes souvent produit. La plupart des musiciens folk des années 70 connaissent et apprécient Étienne Il faisait tourner Werner, Fromont, Hindenoch, Yacoub. Et aussi pas mal de musiciens de jazz, entre autres Henri Texier. C'était un personnage incontournable de la scène folk. Il est devenu depuis directeur de la scène nationale de Quimper. Nous sommes du reste restés en contact, et c'est toujours un grand plaisir de se revoir. Quand dans la tournée il y avait un trou, il organisait un concert chez lui dans une ancienne étable : une petite scène, deux ou trois spots, la terre battue, des restes de mangeoire aux murs et toujours une super ambiance. Ces concerts font partie de mes meilleurs souvenirs avec Sourdeline.
Nous avons eu surtout deux types de galères : l'hébergement et les sonos. Je ne sais pas si c'est parce que l'on jouait du folk, que certains considéraient que le confort ne nous importait pas. Les matelas pneumatiques, les lits de camps, la paille dans les granges on a un peu tout connu. Mais le meilleur, ce fut un grenier dont les vasistas étaient cassés.
Donc en plein courant d'air, avec des vielles voiles de bateau pour couvertures et matelas. Heureusement c'était quand même assez rare, et maintenant ça nous amuse quand on en reparle. Le matériel de sono était rarement adapté à nos besoins. Nous étions 4 ou 5, jouant chacun de plusieurs instruments, avec des caractéristiques sonores très différentes. En plus nous chantions tous, et nous nous sommes retrouvés parfois avec 4 micros de piètre qualité, sans retours de scène, sans parler de la table de mixage qui allait avec le reste. Une fois, on devait jouer pour une fête dans une ville de la banlieue de Paris, en plein air. Il y avait une scène en plein soleil, et horreur, trois micros Bouyer. Qui plus est, reliés à un boitier avec au milieu un gros bouton : à gauche moins fort/à droite plus fort, aucun mixage possible! Le matériel Bouyer, pour ceux qui ne connaissent pas, était très répandu à cette époque. On s'en servait beaucoup dans la sonorisation des kermesses, des foires mais aussi des églises. C'était indestructible, mais au niveau qualité sonore redoutable.

Nous avons finis par nous acheter notre propre sono. Et chaque fois que la salle le permettait, on jouait complètement acoustique, sans sono. C'est là que nous avons donné nos meilleurs concerts.
Les bons moments, il y en a eu beaucoup. J'ai déjà mentionné nos tournées en Bretagne, et nos concerts dans la grange chez Étienne. Un parmi tant d'autres: c'était je crois en 78. Nous étions alors en trio JP Dallongeville, Catherine et moi, peut être bien à Montreuil. Il y avait des animations dans toute le ville, nous étions installés sur un podium, en train de chanter a capella une chanson de neuf (Ma Ceinture De laine). La chanson de neuf est très répandue dans tous les folklores. Pour donner un exemple, dans le premier couplet on chante ma ceinture de laine n'a plus que neuf brins, puis huit brins au deuxième couplet. Et ainsi de suite pour arriver à : ma ceinture de laine n'a plus qu'un seul brin. Donc, nous étions en pleine action quand arrive Urban Sax. C'était une fanfare un peu free jazz, composée d'une cinquantaine de saxos. Toujours en défilant, ils se sont approchés du podium, et peu à peu nos deux musique se sont confondus. Petit à petit, ils se sont calés sur notre rythme, nous sur leur tonalité, et nous avons terminé la chanson accompagnés par toute une fanfare de saxos. C'était très étonnant comment ces deux styles arrivaient à se mélanger. Bien entendu rien n'avait été préparé. Ce moment n'avait été que le fruit du hasard.
Nous avions pas mal de concerts, mais malgré tout pas assez pour en vivre. Tout juste pouvait on en survivre. Nous avions tous des boulots, qui nous laissaient quand même assez de temps pour les répétitions et les concerts. Pour ma part je donnais des cours de guitare.
A l'époque il n'y avait pas encore ce que l'on a appelé les radios libres, Uniquement Radio France, Europe1, RTL et RMC. Le folk français ne faisait pas partie de leur sélection musicale. Toutefois nos chansons sont parfois passées sur France Inter, dans l'émission Marche ou Rêve de Claude Villers. Et nous sommes même allés jouer au Pop Club de José Arthur. Deux émissions de radio mythiques des années soixante-dix. Nous avons eu également quelques passages et interviews dans des radios locales de radio France. Rien à la télé, il n'y avait alors que trois chaînes, pratiquement pas de rock, et encore moins de folk . C’était encore le moyen age médiatique. Par contre nous avons eu quelques trucs dans Rock And Folk. Une critique de notre premier disque dans Télérama, et dans deux ou trois autres revues. Mais dans l'ensemble la presse musicale ne s’intéressait pas beaucoup au folk français, à l'exception de Stivell et un peu de Malicorne. Heureusement il y avait L'Escargot Folk. La seule revue 100% folk, d'une importance capitale. On pouvait faire annoncer nos dates de concerts, passer des petites annonces... Il y avait aussi une autre revue folk, Gigue, mais hélas elle n'a pas pu tenir financièrement très longtemps.
La plupart d'entre nous étions très admiratifs des musiciens folk anglais. Chez Sourdeline, nous étions fans de Pentangle, et ça doit s'entendre. Surtout notre deuxième disque,dans des morceaux comme Le Roc d'Anglars ou Jeanne d'Aymé. Steeleye Span et Martin Carthy étaient très appréciés. Quand on écoute Steeleye Span, on entend bien ce qu'ils ont pu apporter à Malicorne, et à d'autres.

http://www.dustygroove.com/images/products/s/sourdeline~_lareinebl_101b.jpgF : Comment analysez-vous vos deux albums l'un par rapport à l'autre ? L'instrumentation du second est beaucoup plus riche, sans que la personnalité s'y perde.
JPD : Personnellement je préfère notre second album en particulier la face b du vinyle d'origine. Il faut concevoir la face b comme une suite et une même histoire. Je m'étais inspiré d'un chant de moissons du Quercy, mais nous n'avions rien conservé du chant d'origine si ce n'est une partie des paroles. C'était assez différent de ce que nous avions enregistré auparavant, et c'est vers quoi j'aurais voulu orienter le groupe Pour le premier disque nous n'avions que trois jour de studio.
C'était un tout petit studio équipé en 8 pistes. Les preneurs de son n'étaient pas vraiment spécialisés dans la musique folk, et ont été très surpris de nous voir déballer nos instruments. Ils n'avaient jamais vu de psaltérion, de mandoloncelle et autre dulcimer. Mais ils se sont vite adaptés à notre son, j'aime bien ce qu'ils ont fait avec si peu de moyens et de temps. Étant donné que nous avions cinq instruments, et parfois quatre voix à enregistrer avec 8 pistes, on était un peu à l'étroit. Avec trois jours de studio (mixage compris) il ne fallait pas perdre de temps, aller directement à l'essentiel. Je crois même me souvenir que certains morceaux ont été enregistrés quasi en direct. Il y avait deux cabines, on mettait les trois instruments les moins sonores dans la première, le violon et les percussions dans la deuxième. Pour ce premier disque nous avions sélectionné les morceaux bien rodés. Ceux que nous avions joués en concert depuis plusieurs années. Il n'y avait que deux ou trois compos, nous avions essayé de faire le plus folk possible. Pendant les premières années de Sourdeline nous avions beaucoup travaillé notre son. Nous étions toujours très attentifs à l'instrumentation de nos morceaux. Comme nous avions à notre disposition pas mal d'instruments, nous cherchions la meilleure combinaison possible. Dans le premier disque c'est je pense La Belle Est Au Jardin d'Amour, qui représente le mieux le son que l'on cherchait à avoir.
http://www.dustygroove.com/images/products/s/sourdeline~_jeanneday_101b.jpgPour le second disque nous avons eu une semaine de studio. Nous avons enregistré sur un seize pistes. C'était au studio Iris, la prise de son était assurée par Renaud Richard, qui avait produit l'année précédente le disque de Folkdove. Il connaissait donc bien les caractéristiques de nos instruments. Le fait d'avoir 16 pistes nous permettait de doubler des voix, ou de faire plusieurs pistes pour le même instrument. Par exemple dans l'intro instrumentale de La Fontaine, j'ai pu faire trois ou quatre pistes de cromornes, pour sonner un peu comme une fanfare. D'autre part nous avions une basse, qui donne un peu plus de profondeur dans certains morceaux. Et quelques interventions de guitare électrique, qui en fait n'apportent pas grand-chose mais donnent une petite coloration différente.
Nous avions également essayé de faire quelque chose de plus personnel. La face B du vinyle, comme je l'ai dit plus haut, est une suite autour de la chanson trad Le Roc d'Anglars. Qui raconte l'histoire de Jeanne d'Aymé, séduite puis abandonnée par un prince. Henri IV selon la tradition. Ce qui n'est probablement pas vrai, mais faisait plus chic. Dans l'histoire, la pauvre fille finit par se noyer dans la fontaine où elle avait rencontré le prince. C'est très mélo, mais j'aime assez le caractère un peu naïf de cette poésie populaire ancienne. Pour terminer l'histoire, nous avons supposé que le fantôme de Jeanne vient hanter la fontaine.
Le Roc d'Anglars existe mais je n'y suis jamais allé. Il faudra que je le fasse, çà paraît très beau sur les photos. Peut-être y verrais-je l'ombre de Jeanne d'Aymé. Les morceaux Au Roc d'Anglars et Jeanne d'Aymé sont vraiment d'inspiration Pentangle, avec l'utilisation du sitar indien dans le premier et les plans guitare mandoloncelle, ainsi que les parties vocales pour le second. J'ai lu ,dans la revue que vous avez faite de nos disques, que vous n'aimiez pas trop Hé Là Où Vas-Tu Donc, j'ai toujours pensé que nous n'avions pas bien réussi ce titre. On s'est laissé embarquer par la griserie d'avoir 16 pistes à notre disposition, et on a rajouté des paquets de percussions. La voix avait été enregistrée en plein air, sur la pelouse devant le studio. On pouvait même, en faisant attention, entendre des chants d'oiseaux. En ajoutant juste les tablas et un petit bourdon de vielle derrière on aurait eu vraiment un bon truc. Je ne sais pas ce qui nous a pris de partir dans un délire de percus.
C'est notre second album que je préfère. Malheureusement il n'a pas été très bien distribué, n'a pratiquement pas eu de promo. En 1978, Discovale avait de gros problèmes de distribution et de communication, et le courant folk commençait à s'essouffler. Dommage.

F : Que pensez-vous de la scène folk aujourd'hui? N'est-ce pas un genre un peu galvaudé ces derniers temps ? Un argument facile ?
JPD : A vrai dire je ne connais pas vraiment la scène folk française actuelle. Je sais que Marie et Gabriel Yacoub refont des concerts, c'est un peu la renaissance de Malicorne. Pendant trente ans on s'est trouvé en dehors, et nous avons perdu de vue ceux qui jouaient à la même époque que nous. Par contre, j'ai découvert deux trois groupes de folk français que je trouve très bons, en particulier Stille Volk. Ce sont des musiciens venant du hard rock. Je ne les connais pas personnellement mais j'ai écouté leur musique sur le net. Ils se sont mis aux instruments trad (vielle, nyckleharpa) leur démarche est vraiment intéressante. J'ai l'impression que certains groupes folk français viennent soit du gothique soit du hard, sans être passés, comme nous, par la case folk anglo-américain. Et j'aime assez le résultat, c'est plus péchu que ce que l'on faisait à l'époque.
Les scènes folks anglaises et américaines me semble encore très vivantes et créatives. En Angleterre, il y a de très nombreux clubs folk qui ont l'air de bien tourner. Et j'ai découvert, par Myspace ou Facebook, des groupes que j'aime beaucoup. En Angleterre, il y a entre autre The Hare And The Moon qui produit une sorte d'électro folk assez surprenant. Une nouvelle lecture de la musique traditionnelle, qui ne manque pas d'intérêt. Woodbine And Ivy Band (un peu dans la lignée Steeleye Span/Fairport Convention) Sproatly Smith, Rapunzel & Sedayne .Ce sont tous des musiciens dont on n’entend jamais parler en France mais qui méritent vraiment d'être écoutés. Aux USA, j'aime beaucoup Fern Knight et Arborea, c'est un folk un peu psychédélique, assez élaboré, les compositions sont de grandes qualités. J'allais oublier Pamela Wyn Shannon, dont j'ai lu avec beaucoup d'intérêt votre interview On peut trouver ces musiciens sur Youtube ou Myspace, mais je ne sais pas si leurs disques sont faciles à trouver en France. Pour ma part, j'ai réussi à avoir le dernier Fern Knight sur le site de la Fnac, mais ça a pris du temps.
J'ai l'impression que maintenant, le terme folk est utilisé pour désigner des chansons ou musiques un peu lentes et nostalgiques, avec un accompagnement vaguement acoustique.
http://homepage2.nifty.com/aozorakissa/psy14UP/sourdeline.jpg
F : Vos chansons sont principalement des ballades. Envisagiez-vous vos spectacles comme des concerts ou des bals folks, comme d'autres groupes? Aviez-vous un public type ?
JPD : Nous ne faisions que des concerts. Le bal n'était pas notre spécialité. Nous n'avions pas un répertoire adéquat, et je crois que n'aimions pas trop ça. Nous avions quelques danses pour jouer en fin de concerts, si le public le souhaitait. A chacun son style, il y avait tant de groupes qui le faisaient mieux que nous. Du reste, nous étions presque tous de très piètres danseurs. Pour bien interpréter une danse, il faut savoir la danser. Ce n'est pas un exercice aussi simple que cela peut paraître. Il ne suffit pas de jouer, pendant cinq minutes, les huit mesures, musicalement assez simples et techniquement faciles, d'une danse, pour faire un bon bal. C'est tout un état d'esprit : bien comprendre le rythme, savoir l'interpréter sans tomber dans la monotonie, savoir varier les effets, trouver les bonnes variations et çà je crois nous ne savions pas le faire.
Je ne pense pas que nous avons eu un public type. Nous avions à peu près le même public que les autres groupes de l'époque, c'est à dire des gens entre 20 et 30 ans, pour la plupart. Un peu hippies, comme on disait alors. Anciens soixante-huitards, étudiants, ou avec un niveau d'étude plutôt élevé, ce n'était pas ce que l'on appelle un public populaire.
En fait, prenez les écolos qui ont maintenant entre 50 et 70 dix ans, enlevez leur de 30 à 35 ans et vous aurez plus ou moins notre public. Je ne dis pas çà en me moquant, car nous devions leur ressembler.

F : Des groupes comme Malicorne ont eu la tentation d’utiliser des instruments plus modernes. Et vous?
JPD : Nous étions, Jean-Pierre Dallongeville et moi, avant tout des guitaristes acoustiques. Avec peu d'expérience de la guitare électrique. C'est donc tout naturellement que nous avons privilégié un son très acoustique où les cordes pincées (guitare, mandoloncelle, mandoline, dulcimer) avaient une grande importance. Les autres instruments venaient en plus. Il y a eu dans le second album un peu de guitare électrique et de basse. Et ce n'était, à cette époque, que le début des synthés, du matos en dehors de nos possibilités financières. Du reste Malicorne, dans leurs premiers disques, avait aussi une orchestration très acoustique. Je ne souviens pas de groupes français qui utilisaient beaucoup d'électrique. Tout au plus une basse ou un peu de guitare, voire un clavier pour faire des nappes. C'est seulement à l'approche des années 80 que les instruments électriques et électroniques se sont faits plus présents.

F : Avez-vous inclus des titres du répertoire anglais?

JPD : Non, jamais. Peut-être au tout, tout début mais nous n'étions pas encore Sourdeline . Par contre avant, quand nous étions en trio (JP Dallongeville, Catherine et moi) une grande partie de notre répertoire était anglo-américain.

F : Quelle a été votre réaction quand Guerssen vous a proposé de rééditer vos albums ? Les originaux sont chers maintenant, ça vous inspire quoi?

JPD : C'était plutôt une surprise. Après que le groupe ait cessé d'exister, vers 1980, Sourdeline était pour nous de l'histoire ancienne, une autre vie. Et même presque un sentiment d'échec un peu refoulé. Quand j'y repensais je me disais : on aurait dû faire comme ci ou comme ça.
Fin 2008, un de mes fils, qui connaissait et qui aimait un peu notre musique, m'a poussé à faire une page Sourdeline sur Myspace. Très rapidement, je me suis rendu compte qu'il y avait des gens qui connaissaient encore notre musique. Entre autres Margaret Ayre le leader du groupe Fern Knight, qui m'a envoyé un petit message me disant qu'ils étaient «huge fans of Sourdeline». Et c'est elle qui nous a signalé à Guerssen. Un jour, j'ai reçu un mail de chez eux, qui me demandait s'il pouvait rééditer nos disques. Il y a un côté magique dans cette histoire qui me dépasse un peu. Etre réédité après trente ans, par un label espagnol, sur les recommandations de musiciens américains que je ne connaissais pas ! Je dois dire que j'étais quand même assez fier. D'autant plus que j'ai vu que nos disques ont été vendus au Japon, en Grèce, en Italie, en Angleterre, aux USA. En quelques exemplaires, mais néanmoins çà flatte l'ego. Je sais que les originaux peuvent atteindre les 200 dollars, je trouve ça un peu ridicule. Mais je regrette de ne pas en avoir tout un stock à la maison. Au moins, en les vendant nous gagnerions sur nos disques beaucoup plus que nous avons gagné à l'époque. Personnellement, je ne mettrais pas 180 euros pour un album de Sourdeline, et pas pour un autre non plus. Mais je n'ai pas l'esprit collectionneur.

F : La renaissance du groupe est-elle due à ces rééditions ou n'avez-vous jamais cessé de jouer ? Je crois que vous sortez bientôt un nouveau disque.
JPD : Quand Sourdeline a cessé d'exister, il n'était pas question que qu'on remette ça un jour. C'est la réédition de nos disques qui nous a donné l'envie de reprendre du service. Malheureusement nous ne sommes plus que deux. A l'exception de JP Dallongeville, qui ne peut pas se joindre à nous, nous avons totalement perdu de vue les autres membres du groupe. Nous avons fait quelques concerts, mais ce n'est pas facile à deux de sonner comme le groupe. Nous faisons çà en dilettantes, c'est un petit plus. Nous avions un projet de tournée avec Fern Knight, en France et en Espagne, hélas çà n'a pas pu se faire. Mais j'espère qu'un jour on pourra organiser quelque chose ensemble.
Après Sourdeline, je n'ai jamais vraiment arrêté la musique. Soit en donnant des cours de guitare, soit comme musicien. Par exemple entre la fin des années 1990 et le début des années 2000, j'ai accompagné comme guitariste Mox Gowland, un chanteur harmoniciste anglais, dans un répertoire blues, folk blues (une de mes autres passions en matière de musique)
En principe, dans le courant de 2013, nous devrions sortir un nouveau disque pour le label anglais Folk Police Recording. C'est un petit label de Manchester qui ne produit que du folk, principalement anglais, et que du bon. J'étais en contact par internet avec Nigel Spencer, un vrai passionné de folk, qui s'occupe de ce label. Un jour, il m'a demandé si ça nous plairait de refaire un disque. Autant demander à un sourd s'il veut entendre. Donc nous nous sommes mis au travail. L'album s’appellera Sourdeline & Friends, et devrait sortir dans le courant de 2013. Comme nous ne sommes plus que deux pour représenter Sourdeline, nous avons fait appel à nos amis pour nous épauler. JP Dallongeville sera avec nous pour deux chansons. Eric Guilleton sera présent sur deux autres, dont une reprise de Pierre de Grenoble. Mon fils Dorian et Sébastien Gorvel assureront les percussions, James (de Fern Knigh) les parties de violon, et Margaret et Jim Ayre (Fern Knight) interprèteront une compo de Margaret.
Une grande partie du travail se fait par internet. En ce moment James est en train de m'enregistrer le violon à Washington. C'est une façon de travailler que je découvre. Catherine et moi avons enregistré nos parties, et nous les avons envoyées aux autres, un peu comme des bouteilles à la mer. Et nous sommes petit à petit en train de découvrir leur travail. Le fait de travailler de cette façon permet à chacun d'exprimer pleinement sa personnalité, sans être trop influencé par les autres.

F : Votre île déserte (question terrible). Un livre, un disque, une personne, un instrument de musique, un ce que vous voulez.
JPD : A vrai dire ce n'est pas si terrible. Tout dépend du temps à passer sur cette île. Longtemps je suppose. Donc pour le livre, au risque de paraître pédant, ce sera A La Recherche du Temps Perdu de Proust. C'est assez long à lire. Et un ouvrage fascinant, qu'on peut lire et relire. On y trouve toujours quelque chose de nouveau.
Pour le disque, je vais un peu tricher. Je prendrais le coffret de l'intégrale Louis Armstrong, avec le Hot Five et le Hot Seven. Ces enregistrements (qui datent des années 1925-1930) sont à l'origine, parmi tant d'autres, de toutes les musiques qui ont marqué le XXème siècle, et dont l'influence se fera encore longtemps ressentir.
Une personne: bien entendu se serait Catherine, nous ne nous sommes pas quittés depuis Sourdeline.
Un instrument: une de mes guitares, probablement ma Lowden.

Entretien mené par Laurent, Pascal, Seb et Thibaut.

LIEN :

Myspace

 

 

commentaires

Haut de page