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Joan Pau Verdier, le "Vertébré"

par lou 19 Novembre 2009, 21:28


Léo Ferré. Une évidence quand on se penche sur la carrière de Joan Pau Verdier. Influence clairement revendiquée par ce chanteur/guitariste engagé que les amateurs de rock français méconnaissent. Qualifié d « homme vertébré » par Léo lui-même, Joan Pau s’initie dans un premier temps à creuser les sillons d’un folk occitan, avant de s’immiscer dans les brèches béantes du rock, touchant au jazz-rock et aux blues, sur des textes subtils et acides. Il y fait la rencontre d’Alain Markusfeld (Tabou le chat en 77, album concept résolument rock) et de Pierre Fanen (Triangle), deux des plus grands guitaristes que la France ait connus. Avant de poursuivre une carrière à la marge, preuve d’une indépendance artistique et d’une intégrité totale. L’envie aussi pour nous d’en savoir plus sur sa carrière, qui est à découvrir, ou redécouvrir, tant par la richesse de ses textes que par la diversité de ses projets. Et la satisfaction d’une chouette rencontre, d’un homme entier et sans prétention que son art et sa passion pour la musique et la chanson. Micro.

 

Bonjour Joan Pau. Tout d’abord, pouvez-vous présenter pour ceux qui ne vous connaissent pas ?

      Bon ! Joan Pau Verdier, chanteur bilingue (occitan et français) 35 ans de "carrière". 15 albums. Impossible de dire le nombre de concert tellement il y en eut... 10 ans et 7 disques dans "une major" en l'occurrence Philips devenue Universal, jusqu'en 83. Depuis c'est l'indépendance avec tout ce que cela suppose de positif et de difficile.

      Sinon, comment me définir sans tomber dans des schémas à la con ? J’aime la poésie occitane et française, le rock, le blues, le folk et je suis un peu le produit de tout cela, de Woodie Guthrie à Noirs Désirs en passant par Ferré, Rimbaud, Prévert, Magma, King Krimson, j'en passe et des meilleures.

      Vous êtes arrivé comment dans le milieu musical ?

       J'ai joué de la guitare très jeune, vers 7 ou 8 ans. J’ai très vite adoré la chanson avec Brassens, Gainsbourg et bien sûr Ferré. Pendant mes études de lettres en fac à Bordeaux, j'ai commencé à chanter dans les cabarets de la ville. Puis 68. La certitude que je ne serai jamais prof et l'envie de plus en plus forte de chanter me conduisent à venir faire un tour dans ce Paris en — dehors duquel à l'époque, rien n'était possible. De nombreux cabarets dits "Rive gauche", les retrouvailles avec ma langue natale l'Occitan et la rencontre avec des gens qui en 73 me permettent d'enregistrer chez Philips. Tout part de là.

      En 1973 justement, vous sortez votre premier opus, L’exil, dans lequel on retrouve une chanson dédiée à Léo Ferré, Maledetto, Léo.! Parlez-nous un peu de cette chanson.

      Alors là, attention à la chronologie ! Le premier disque en 73 n'est pas l'Exil, mais Occitania Sempre. L’Exil sort en 74. Quant à cette chanson, quand on a été depuis l'âge de 15 ans complètement immergé dans l'oeuvre de Léo Ferré, ce petit hommage coulait de source. Mais il n'était que le prémice à bien d'autres créations autour de Léo.

      Léo Ferré sera durant toute votre carrière un point d’ancrage. Vous avez eu la chance de rencontrer le bonhomme, notamment sur un plateau télé, dans lequel Léo vous qualifie de "Vertebré". Vous en souvenez-vous ? Quels souvenirs en gardez-vous ?

     Cette scène à la télé est connue, car elle figure dans les archives de l'INA. Mais j'ai rencontré souvent Léo notamment lors de concerts communs. Que dire d'un tel personnage ? Sinon qu'en dehors de son énorme talent et contrairement à une mauvaise légende, c'était aussi un type très gentil, humain. Son apparence que certains jugeaient agressive et hautaine n'était que son bouclier contre la bêtise humaine. Dès qu'il avait jugé que tu l'aimais, il fondait et devenait adorable. Mais c'est difficile de parler de quelqu'un qui sans le savoir, à un certain moment, a décidé de ma vie. Car la première fois que j'ai entendu une chanson de Ferré en 1962, j'avais au fond de moi décidé de ce que je voulais faire.

      Votre parcours musical durant ces seventies est très rock (Vivre, en 76 ; Tabou le chat, en 77). Vous avez du coup rencontré de nombreux musiciens français. Lequel vous a le plus impressionnée ?

      La grande chance de ma vie fut de toujours travailler avec de super musiciens. Je ne peux les citer tous tellement il y en eut, mais chacun m'a apporté quelque chose. Cela vient du fait que je n'ai jamais cherché de simples accompagnateurs, mais des gars qui m'apportaient leur personnalité, leur esprit, leur son. Cela continue aujourd'hui, je travaille avec eux toujours dans cet esprit. Alors, je ne peux pas citer untel ou tel autre. Surtout que c'est un peu comme en rugby : on note toujours celui qui marque l'essai, mais on ne voit pas le travail souterrain qui a été fait avant. Je veux dire qu'on peut être plus impressionné par un guitariste solo comme Alain Markusfeld ou Pierre Fanen que par le gros boulot du batteur ou du bassiste.En ce moment, dans mon équipe et depuis presque 20 ans, j'ai un musicien Patrick Descamps qui est un énorme bassiste, mais aussi un accordéoniste virtuose. Et si je te dis qu'il joue aussi des claviers de la guitare et qu'il écrit les partitions de cordes...

      Parlons de Tabou Le Chat. Ce disque est une petite merveille rock, finalement très proche de ce que faisait Ange à l’époque. Comment est née cette idée de concept album ?

      Tu as raison pour Ange avec Emile Jacotey mais en fait, c'est l'Homme à tête de chou de Gainsbourg qui m'a donné l'envie de faire un concept album. J'aime cette façon de concevoir un disque qui ne soit pas une simple suite de chansons, mais des chansons, des thèmes qui se répondent et s'entrecroisent. Cela va à l'encontre de la mode actuelle qui ne cherche que le Hit du moment, mais je m'en fous. Je suis en train de travailler sur mon prochain album dans ce sens. De plus ce disque Tabou le chat fut vraiment une affaire de groupe. Je n'ai pas écrit des chansons que des musiciens ont accompagnées, J'ai écrit les chansons en fonction de l'équipe ! Et on a quasiment tout enregistré ensemble et en direct avec très peu d'overdubs.

      Alain Markusfeld joue sur cet album. Personnellement, je suis impressionné par ce gars qui a joué sur bon nombre d’albums, et qui reste injustement méconnu. Avez-vous gardé le contact avec lui ?

      Hélas, je n'ai plus de nouvelles d'Alain Markusfeld depuis longtemps et je le regrette. Si d'aventure il lisait cette interview, je serais ravi qu'on se recontacte. Grand guitariste, Alain, avec une façon de jouer très personnelle, une touche qui n'appartient qu'à lui. Comme Universal n'a jamais daigné malgré mes demandes, rééditer ce disque en CD et que la bande est leur propriété, beaucoup de gens me demandent de le réenregistrer. Je ne veux pas, car on ne recrée pas 30 ans après, l'esprit de cette époque, de ce groupe et notamment le jeu et le son de Markusfeld.

      Après votre album Le Chantepleure en 79, on a la sensation d’une traversé du désert. Que s’est-il passé ?

      Dès l'instant où je n'étais plus dans une Major, les moyens ne sont plus les mêmes pour les enregistrements, la promo, etc. Je n'ai pas traversé le désert par plaisir, surtout que pour moi c'est plutôt un chouette sous-bois.

      Je vis, je joue, je chante, mais ne suis plus sous les feux des projecteurs. Si tu regardes bien, j'ai enregistré 7 disques chez Philips jusqu'en 82 et depuis 8 tout seul en autoproduction ou sous des petits labels. Mais c'est sûr qu'on en parle moins. Pour en revenir à Ferré, il disait "quand on chante comme on veut, on touche comme on peut !"...

      Aviez-vous de bons rapports avec l’Industrie du disque et les médias ?

      Oui, jusqu'à ce que mes ventes baissent et que mes objectifs ne soient plus les leurs. Et comme les médias sont les valets de l'industrie du disque, je n'envahis pas les ondes. Money is money. Depuis je n'ai pas de mauvais rapports, je n'en ai pas du tout.

      Vos textes sont infiniment riches et le plus souvent très acides, voire violents. La prise de position dans le domaine de la chanson, vous la revendiquez ?

      Je ne suis pas du genre à être révolutionnaire à 20 ans et vieux réac à 60. Je crois qu'aujourd'hui je suis encore plus révolté que dans ma jeunesse d'autant plus que cette révolte est moins"romantique" qu'alors, mais beaucoup plus pensée, réfléchie, argumentée donc profonde. Je pense peut-être connement mais profondément qu'on vit une société à gerber, tellement les inégalités ont augmenté, tellement la frime, le profit, le paraître sont les moteurs de ce théâtre pitoyable. Ce n'est même plus l'argent-roi, c'est l'argent-dieu. Alors, je continue à râler, à pester, à gueuler. Je préfère gueuler dans le silence et l'indifférence plutôt que me soumettre comme un caniche adulé. Je me demande toujours quelle sera la dernière pensée au moment de leur mort de ces mecs qui auront passé leur vie à la gâcher, à détruire le monde, à humilier les autres.

      De ce fait, que pensez-vous de la scène musicale en France aujourd’hui ?

      Laquelle ? Je crois que, vu le système mis en place, il doit y avoir à travers le pays des tas de mecs ou de groupes de talents qu'on ne connaîtra jamais. J'en ai rencontré au cours de tournées, pendant que des pantins jouissent d'une promotion éhontée. Ce que j'entends aujourd'hui de la chanson dite"française" m'indiffère totalement. Leurs thèmes de création à ras du nombril et du petit quotidien médiocre me laissent de marbre.Personnellement, je trouve beaucoup plus d'imagination de créativité par exemple dans la chanson occitane avec des groupes comme Moussu T, Familha Artus, La Mal coiffée etc.

      Cela dit, je n'ai aucun syndrome de l'artiste maudit qui considère que tout ce qui a du succès est mauvais. Je suis un fan de Noirs Désirs et de Manu Chao qui ont plutôt un large public !

      Vous continuez toujours à jouer de la musique et à vous produire sur scène. Une nécessité ? Quel est l’accueil du public ?

      Le jour où je ne chanterai plus, je serai en maison de retraite ou dans la tombe. Quant au public, il me prend comme je suis ou il reste devant Plus belle la vie.

 Vous avez sorti en 2007, si je ne m’abuse, un hommage à Léo Ferré, reprenant certaines de ses chansons en occitan. Parlez-nous de ce projet qui d’ailleurs est sorti en Livre – CD disponible dans les bonnes librairies. Pourquoi ce choix ?

Comme je le dis dans le bouquin, ce fut une espèce de pari fou qu'on m'a proposé : traduire et chanter Ferré en langue d'Oc. Alors, j'ai dit : banco ! Un an de boulot pour tout mener à bien. Mais quel pied ! Réaliser un projet qui unit mon amour pour le vieux Lion et pour la langue occitane, tu te rends compte ? C'est sorti en livre-Cd, car pour l'instant les éditeurs de livres sont un peu plus ouverts que les éditeurs de CD. Tu me vois proposer ce disque "Léo en oc" à une grande maison de disques ? C'eût été comme proposer en prime time un film de Fellini à TF1 ! Par contre, le Cherche-Midi éditeur a, lui, été intéressé. Et puis un livre-Cd ça nous fait la TVA à 5,5 !!!

      Vos projets pour les mois qui viennent ?

      Cette année, stand-by complet pour la scène, car je prépare un nouveau disque, nouveau tour de chant avec un esprit musical différent. Je voulais donc ne pas tout mélanger et prendre de la distance. Rendez-vous donc à la rentrée 2010.

      Si vous aviez un seul regret sur cette carrière que tu as mené, ce serait lequel ?

      Que Léo soit mort avant que j'enregistre les deux CD de ses chansons, l'un en français, l'autre en occitan. J'aurais aimé qu'il puisse les écouter.

      Un mot sur la société qui nous entoure

      Je crois t'avoir tout dit lors d'une de tes précédentes questions. Si j'en rajoute, ça va être terrible, on court à la censure !

 


        Merci à Joan Pau Verdier pour cette entrevue fort intéressante.

      Le site de Joan Pau verdier, richissisme


Joan Pau verdier

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