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Rock Allemand - Agitation Free - Entretien avec Lutz Ulbrich

par lou 12 Mars 2010, 23:16

AGITATION FREE

Le Vent Solaire

Entretien avec Lutz Ulbrich
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Fleuron du rock allemand, Agitation Free en est surtout la boite de Pandor, de celle où s’essaimèrent nombre de musiciens vers d’autres contrées tout aussi aventureuses qu’originales. Précurseur d’une scène berlinoise en pleine agit-prop, qu’ils façonnèrent en compagnie des Amon Düül, ils se retrouvent projetés dans les lointaines plaines sahariennes d’Égypte et du Liban. Une tournée déconnectée de toutes réalités pop qui allait produire finalement l’un des groupes les plus innovants en matière de kraut music. Rencontre avec Lutz Ulbrich.


Laurent : Commençons par vos premières influences. On imagine qu’une culture anglo-saxonne n’était pas chose facile, pour un jeune allemand né après la guerre.

 

Lutz Ulbrich : Les premières influences furent les disques de mes parents, d’Elvis aux Shadows. La radio ne proposait pas grand-chose de bien alors, sauf le programme américain AFN. Mais dès que j’ai entendu les Beatles jouer Roll Over Beethoven, il était clair pour moi que je devais apprendre la guitare et former un groupe. Ce que j’ai fait.

 

L : Qu’était cet endroit nommé Le Zodiaque, à Berlin ?

 

LU : Un club underground, situé dans Kreuzberg, et géré par Conrad Schnitzler. On y accueillait des groupes comme Curly Curve, Tangerine Dream, Plus+Minus (Kluster). Et Agitation Free est devenu le chouchou. C’était expérimental et ouvert à tout. Les concerts commençaient à 11 heures du soir, jusqu’à trois heures du matin. Comme nous étions tous très jeunes, pas moyen de me souvenir comment se déroulait nos cours, ensuite. Au fait, il y a de nouveau des concerts tous les mois, à la même adresse. L’endroit a été rebaptisé Krautopia.

 

L : Est-il vrai que dés 1967/68 vous utilisez déjà des diaporamas sur scène ?

 

LU : Exact. Folke Hanfeld s’occupait de nos éclairages. Il expérimentait avec des films super 8, des diaporamas, et tout ce genre de chose. Très innovant. Une fois, il a même mis des lombrics dans le diaporama, qui souffraient de la chaleur en rampant sur l’écran. L’événement s’appelait Intermedia, organisé par notre professeur d’art progressif (Herr Fleischmann) dans notre école, le Waldschule. Où Christophe Franke, Michael Günther, et moi étions étudiants.

 

L : Pink Floyd/Zappa/Velvet Underground, tous réputés avoir été le passage obligatoire pour chaque groupe de rock allemand, à la fin des années soixante. Vrai ?

 

LU : Oh oui. Notre premier guitariste (Lutz Kramer) revenait d’un voyage en Angleterre, ou il avait vu un concert de Pink Floyd. Il nous a initié à ce genre de musique. Pour moi, il a fallu un moment pour s’habituer à ces sons déments. Mais des chansons comme Interstellar Overdrive sont devenues une partie de nos morceaux de scène. Pink Floyd était définitivement une grosse influence pour nous. Zappa et le Velvet, pas tant que ça. Nous écoutions aussi beaucoup les Doors, plus tard l’Allman Brothers Band. Et aussi Terry Riley, Steve Reich, ainsi que d’autres compositeurs modernes, que Thomas Kessler nous avait fait connaître.

 

http://fotos.subefotos.com/40154e19f9d7bcca2f6e31e713c5ff51o.jpgPremier opus du groupe, Malesh est une  météorite sonore, s’aventurant dans de longues  envolées orientales et cosmiques. Le disque,  basé sur l’improvisation des musiciens  auxquelles on rajouta des extraits live tirés des  séances enregistrées lors de leur périple au  Moyen-Orient, embarque l’auditeur dans des  splendeurs électro s’amourachant de couleurs  orientales. Voyage carrément trippant et  hypnotique, Malesh se veut une fusion  totalement réussie entre l’univers classique de  la  musique répétitive allemande et les sonorités  arabisantes.

Considéré comme l’une des toutes premières  tentatives de World Music, le disque résonne  encore de nos jours merveilleusement novateur,  puissant et phantasmatique.

 

Malesh – 1972 Label Vertigo 6360607


Après une tournée de deux ans, le groupe  rentre en studio peaufiner un deuxième  album tout aussi splendide, mais différent.  Délaissant alors son héritage oriental pour en  revenir à ses premiers amours, le rock West  Coast, Second est un savant croisement  entre  les envolées acides d’un John  Cipollina et la rythmique régulière et  répétitive de la musique concrète d’un Terry  Riley. L’opus s’envoie en l’air sur de longues  improvisations électrisantes, où le jeu du  guitariste Gustav Lütjens est à son  apothéose,  sur fond de jams électro. Si les  qualités intrinsèques des musiciens sont  évidentes, le groupe ne s’enferme pas dans  les carcans d’une musique évidente, mais  laisse tout au long de l’opus une grande part  à l’improvisation, qui fait de Second un   disque totalement déroutant à chaque  écoute.  Derrière ses deux albums studios se  grefferont plusieurs live, à la qualité variable.

 

Second – 1973 – Label Vertigo 6360 615http://www.progreviews.com/reviews/images/AF-Sec.jpg


L : Comment est venu ce nom d’Agitation Free ?

 

LU : Folke Hanfeld a fermé les yeux, posé son doigt dans un dictionnaire anglais, trouvé le mot « Agitation ». Ce qui nous a plus tout de suite, puisque c’était notre tendance. C’est donc devenu notre nom. Autour de cette période, nous avions entendu parler d’un groupe du nord de Berlin, qui jouait sous le même patronyme. Une coïncidence a fourni la solution, une nuit où nous jouions dans un club de Berlin, nommé Quasimodo. C’était un concert pour se faire connaître, donc nous jouions gratuitement. Sur la porte du club, à la craie, était écrit le mot « free » pour « gratuit ». Une superbe juxtaposition. Nous avons décidé là de changer de nom, et de devenir Agitation Free. Ce qui a propulsé (littéralement) notre chanteur John L. à des hauteurs nouvelles. Incapable de résister, il s’est accroché à une des lampes du plafond, qui ne pouvait pas supporter son poids. Et l’a envoyé s’écraser sur la table d’un couple stupéfait, dans une explosion de verre et de bière. Bien sûr, on s’est fait bannir du club pour un sacré bout de temps.  Typique de John L. Il se mettait à poil pendant les concerts, et même après qu’on l’ait viré. Il venait pendant qu’on jouait, montait sur scène, et faisait son strip-tease. Après, il est devenu membre d’Ash Ra Temple, et a chanté sur leur second album. Il est toujours dans le coin, je crois qu’il se fait appeler Noah, mais j’essaye de l’éviter. Par chance, on n’a aucun enregistrement avec lui.

 

 L : Au début du groupe, il y avait Ax Genrich (Guru Guru) et Christophe Franke. Vous partagiez une salle de répétitions avec Ash Ra Temple et Tangerine Dream. C’était une vraie communauté expérimentale ?

 

LU : Effectivement, on rencontrait les gars d’ Ash Ra Temple et Tangerine Dream, et on s’écoutait les uns les autres. Tout le monde influençait tout le monde. À la fin 1969, la mère de Christophe a arrangé quelque chose de très intéressant pour nous. Elle était professeur de violon, avec de bons contacts dans le monde du classique. Pendant une conversation avec Konrad Latte, le directeur du Volksmusikhochschule (l’école publique de musique) de Berlin-Wilmersdorf, elle a appris qu’il avait encore de l’argent, suite à la vente d’un piano à queue. Et qu’il avait l’intention de créer et sponsoriser un groupe de rock, dans son école. Avec beaucoup de tact et de patience, Madame Franke l’a convaincu d’investir dans un groupe qui existait déjà, nous. Il a accepté, et une salle de répétitions a été transformée en studio. Un

professeur de musique (Thomas Kessler) fut engagé pour superviser les choses. Et Agitation Free est vite devenu inévitable pour le Volksmusikhochschule. Ash Ra Temple et Tangerine Dream nous ont suivi de prés. On est devenu de grands amis avec Thomas Kessler, et avons équipé le studio ensemble. Le légendaire « Beat Studio » dans Pfalzburger Strasse, Berlin-Wilmersdorf. Thomas était notre George Martin. Une très heureuse collaboration. Comme je l’ai déjà dit, il nous a introduit aux compositeurs modernes, et ouvert nos esprits à des sons nouveaux. Par exemple, il fut le premier à mentionner un nouvel instrument nommé « Synthétiseur ». Il était une grosse influence, et a emmené nos compositions à un autre niveau. C’était une époque très excitante et inspirante. Il y avait tant à apprendre de lui, tant pour la musique que pour l’improvisation. On se voit toujours, Michael Hoenig et moi l’avons rencontré à Berlin, en mixant l’album de notre concert japonais, à Tokyo, en 2007.

 

 L : Avant le premier album, vous êtes partis en voyage en Méditerranée, sponsorisés par l’Institut Goethe. Comment avoir décroché un tel mécénat, par une institution qui ne doit pas être une réunion de joyeux défoncés ?

 

LU : C’est arrivé en mars 1971, après un concert à Berlin. Un type BCBG s’est approché de la scène, et m’a demandé si j’aimerais jouer au Caire. Il s’appelait Christian Nakonz, et était consul de l’ambassade allemande en Égypte. Il avait déjà passé la soirée à arpenter la nuit berlinoise, à la recherche de musiciens locaux, à ramener le bas. Bien que j’ai été sceptique, il a eu une longue conversation avec les copains, et ils ont échangé des adresses.

 

L : Ils ont aimé Malesh ?

 

LU : Aucune idée. Tout ce que je sais, c’est qu’on était le premier groupe de rock à jouer au Moyen-Orient.  Et quand l’Institut Goethe a célébré son cinquantième anniversaire, ils ont fièrement présenté le CD, et des reportages sur la tournée.

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L : Vous avez joué en France pendant deux mois, en 1973. Comment les gens réagissaient-ils ?

 

LU : Aucun souvenir d’avoir donné autant de concerts d’une seule traite, mais c’est vrai qu’on se produisait beaucoup chez vous. Grâce à notre manager Assaad Debs, qui nous avait vu à Beyrouth, et a démarré une carrière de promoteur. Il travaille maintenant avec l’agence Corrida, à Paris.

 

 

L : La promotion était bonne ?

 

LU : On se plaignait d’en manquer. Notre compagnie de disques (Phonogram) se concentrait sur un autre groupe allemand, Atlantis. Même s’il n’était pas populaire en France. C’était démoralisant, dans la mesure où le public français accrochait bien, et qu’on aurait pu avoir beaucoup plus de succès. Je dois dire que de tous les groupes auquel j’ai participé, le public français est le plus ouvert aux sons nouveaux. Chaque fois que je grimpe sur scène ici, l’accueil est chaleureux, ce qui rend très facile le concert et la montée à de nouvelles hauteurs. C’est encore arrivé avec 17 Hippies, quand nous avons joué au Théâtre de La Ville, à Paris. Le public allemand pourrait prendre de la graine.

 

 L : Parlons d’At Last. Ce disque soulève plusieurs mystères. Il est sur Barclay, vous êtes crédité comme producteur sur la face un, il est sorti uniquement en France……..Expliquez-nous tout ça.

 

LU : Après la séparation d’Agitation Free, en 1974, je vivais en France avec Nico. Je savais que le groupe avait toujours une bonne réputation, et une grosse audience. Donc, je cherchais des bandes inédites, et ai négocié un deal avec Barclay. C’était deux enregistrements que nous avions fait pour Rock en Stock, l’émission de Pierre Lattes, et une œuvre du compositeur d’avant garde Erhard Großkopf, nommée Looping IV, qui venait de RIAS, une radio de Berlin.

 

L : Comment êtes-vous venu à travailler sur la musique du Berceau De Cristal, avec Manuel Gottsching ?

 

LU : Depuis la fin 1974, je jouais avec Ash Ra Temple. À travers Nico et Philippe Garrel, il était simplement naturel de contribuer à ce film. Dans la mesure où notre musique psychédélique convenait parfaitement aux images.

 

L : Etrange musique pour un film étrange ?

 

LU : Tout a fait.


 

 

L : Vous avez fait beaucoup de choses depuis la fin des années 70. Travaillé avec Ash Ra Temple, aussi dans le théâtre, des albums solos, même remonté un groupe (17 Hippies). Et maintenant ? 

 

LU : Je travaille principalement avec 17 Hippies. On fait 120 concerts par an, partout dans le monde. De la World musique acoustique, complètement différent, mais on rigole bien. C’est une grosse formation, 13 membres, et je suis très content d’en faire partie depuis le début, en 1995. Quand j’ai du temps, je joue mes propres chansons avec mon propre groupe, Lüül, en allemand. 8 albums solos, et je continue. De temps en temps, on continue avec du matériel d’Agitation Free, comme en ce moment, le mixage de notre concert à Tokyo en 2007. Que nous envisageons de sortir à la fin de l’année.                                   

 

L : Vous aimez les CD Spalax ?

 

LU : Je suis heureux que Gabriel Ibos ait été le premier intéressé à sorti nos CD chez Spalax, mais le label ne travaille plus aussi bien qu’à ses débuts.  C’est pour ça qu’on est passé chez SPV Allemagne, pour ressortir notre catalogue. Fier aussi que SPV ait sorti mon premier disque, Lüül, avec Nico.

 

L : Le son n’est pas un peu froid ?

 

LU : Peut-être. Tout ce que je vois, c’est que nos disques sonnent mieux, sont mieux présentés, et ont plus à offrir.

 

L : Vous écoutez quoi, aujourd'hui    ?

 

LU : Comme je l’ai dit, je tourne avec 17 Hippies, jouant du banjo dans un groupe acoustique, tentant de trouver de nouvelles influences dans la musique, autour du monde. Il y a des trésors partout, et c’est vraiment fascinant pour moi. Beaucoup plus que la scène rock ordinaire. Sinon, chez moi, je préfère le silence. Je trouve que la musique est devenue une sorte de pollution sonore. Je n’écoute pas grand-chose, sauf les autres groupes, quand je joue dans un festival.

 

 L : Vous connaissez cet incroyable groupe allemand, nommé Vibravoid ?

 

LU : De nom. J’y jetterais une oreille.

 

L : Votre avis sur le téléchargement ?

 

LU : Dans l’industrie musicale, il y a toujours eu de nouvelles inventions, qui ont tout bouleversé. Le téléchargement en est une. Qui donne aux gens la possibilité de choisir exactement les chansons qu’ils veulent, et de créer leurs listes. C’est bien. Quoique en temps que musicien, je préfère travailler sur une œuvre, qui pourra devenir inutile dans le futur. Le téléchargement illégal est très dangereux, pour chaque créateur. Il nous vole, et nous empêchera de plus en plus de gagner notre vie. C’est un manque de respect, et j’espère que les gens vont réaliser ça. Aucun problème avec le téléchargement légal.

 

L : Quelle a été votre première pensée en apprenant que le mur de Berlin était tombé ?

 

LU : Je ne pouvais pas croire que ce soit arrivé si vite. Mais bien sûr, c’était l’événement historique le plus heureux, auquel j’ai assisté. Ici, à Berlin, on était tous bourré et content. Mais, assez tristement, l’euphorie n’a duré qu’une semaine.

 

 

Entretien mené par Laurent, avec la participation de …

 


 

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Kommune 1, ou l'avant garde underground allemande.

 

Lutz Kramer, guitariste fondateur d'Agitation Free, s'installera en 1968 dans cette communauté berlinoise d'extrême gauche. Il y rencontrera les musiciens d'Amon Düül, et l'endroit devient alors LE lieu underground de la capitale allemande. Lutz en profite pour répéter avec son groupe, et partager diverses expériences avec d'autres musicos, mais également peintres et poètes...

L'endroit attirera nombre de personnalité, dont un certain Jimi Hendrix qui y passera plusieurs jours. Jusqu'à la fin de l'année 69, la Kommune 1 sera le lieu de toutes les extravagances culturelles, propices à des jams démentes et des soirées déjantées où se mêlent allègrement sexe, drogues et rock&roll.

Fondée à l'origine en 67 en opposition aux mouvements étudiants par des membres du SDS et du Munich Subversive Action, la première communauté s'installe dans l'appartement de l'auteur underground Hans Magnus Enzensberger. Le groupuscule tente alors de renverser les préceptes bourgeois en fondant leur propre idéologie, dénonçant le carcan social de la bourgeoisie selon trois idées :

* Le fascisme se développe à partir de la famille nucléaire

* Les hommes et les femmes ne peuvent se développer librement en tant que personnes, car trop de dépendance existe dans le milieu familial

* La cellule nucléaire doit être brisée

Ils souhaitent ainsi abolir la propriété, dézinguer la sphère privée, et rénover la notion travail (travailler pour le plaisir et non par devoir). Taxé de communiste, le SDR se désolidarise du mouvement, qui prend une tournure des plus activistes quelques mois après. L'endroit s'apparente alors à un lieu de débauche où s'entrecroisent beatniks et maoïste...

Ils font rapidement parler d'eux par leurs provocations récurrentes : un projet d'assassinat du vice-président américain, une opération commando lors de la visite du Shah d'Iran, affichage de flyers violents contre la guerre au Vietnam 

Catch That Burning Vietnam Feeling That We Would Not Want To Miss At Home

À partir de 68, le climat s'apaise, la communauté est forcée de déménager dans une usine désaffectée et se concentre alors sur ses activités culturelles, porteuse d'une révolution plus populaire et insidieuse. Une place majeure sera faite pour la musique, les libertés sexuelles, le théâtre, la poésie...

Comme tant d'autres mouvements undergound de cette fin sixties, la Kommune 1 se désagrège par son penchant exacerbé pour l'héroïne. La communauté se dissout au début des seventies, mais restera à jamais comme l'une des expériences les plus élaborées d'alternative à la culture bourgeoise. 

Lou.

 

 


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