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Rock Français : Les Goths / Entretien avec Bruno Frascone

par lou 10 Février 2011, 09:01

Heavy Rock

 

Déflagration électrique

 

La légende des Goths racontée par Bruno Frascone

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La première fois que j’ai entendu ce morceau, j’ai pensé à un groupe US, ou anglais. Turn Over et sa déflagration électrique m’avait scotché, littéralement abasourdi par cette batterie étourdissante et cette guitare tranchante de fuzz. Le morceau était passé sur une radio underground sévissant sur le net, Beyond The Beat Generation, à recommander les yeux fermés, une sorte de Radio Caroline du net. Et la surprise fut totale quand je m’aperçus que Turn Over était signé par des français, totalement méconnus à l’époque, en dehors des cercles scrupuleux des collectionneurs de disque.

La toile, justement, a sans aucun doute joué un grand rôle dans la redécouverte du rock hexagonal ces dernières années. Les Goths, c’est le coté sombre du rock en France, l’archétype du groupe qu’on ne voulut pas mettre en avant, dans une industrie musicale gangrénée par toute la clique des yéyés. De cette formidable aventure qui ne fut que débrouilles et galères ne restèrent donc que deux simples, cantonnés dans les rayons d’une certaine masse de collectionneurs fortunés. Avant que de nombreuses compilations, officielle et officieuse, n’incluent les deux singles sur leurs tracklist, comme celle des Perfumed Garden. Les Goths y côtoient d’ailleurs la crème du garage rock anglais, et ne dépareillent aucunement.

On apprend également, grâce à l’excellent travail de Richard Louapre dans son non moins essentiel bouquin Les années rock en Haute Normandie, 1958 /68, que les Goths seraient entrés en studio en 68 pour y graver un album, projet qui évidemment capotera. Mais le mythe est en marche, des bandes existent, et le fantasme de pouvoir un jour les entendre refait surface. Et plus de 40 ans après, et grâce à un excellent travail du label allemand Shadoks, le fantasme devient réalité. Les bandes sont retrouvées dans un premier temps par le Label Français Mémoire Neuve, avant que Bruno Frascone choisisse le label allemand pour concrétiser le projet. Rêve de Silence est enfin sur la platine, et c’est la claque assurée.

Ne restait plus qu’à retracer l’aventure de ce combo, et c’est avec un acharnement non feint que je tentai d’entrer en contact avec Bruno Frascone, jusqu’au jour où par un timide matin pluvieux, Bruno me répondit par mail à ma demande d’entrevue. Et c’est avec une générosité sans faille que Bruno Frascone a bien voulu revenir sur la carrière des Goths, mais également sur le contexte musicale de l’époque, pour un témoignage à la fois historique, passionnant, mais aussi parfois sarcastique et sans concession, comme le fut la musique des Goths… Turn Over…


Fuzzine : Bonjour Bruno, et d’abord merci pour cette entrevue que l’on désirait tant. On va tenter de retracer la carrière des Goths tout en la remettant dans son contexte. On va commencer par les débuts, toi et ton frère vous êtes originaire de Gisors en Normandie, issu d’une famille prolétaire. Comment en êtes-vous arrivés au rock dans un paysage français alors larvé par la machine commerciale Yéyé ?

Bruno Frascone : Ça commence bien ! Votre question est très pertinente, à savoir : le contexte de la machine infernale et commerciale Yéyé. Gino et moi sommes tous deux issus d'un père italien aîné de dix enfants et d'une mère normande aînée de dix-huit gosses. Leur éducation était très primaire, mais ne signifie pas que ma mère ne savait pas compter et que mon père qui ne lisait pas vraiment le Français était ignare. Il avait une surprenante compréhension des sciences, de la mécanique en général et était capable de résoudre ou de réparer n’importe quel casse-tête dans les sphères du bricolage. On peut dire qu’il savait tout faire et sa réputation dans ce domaine était reconnue à Gisors.
L'après-guerre n'a pas permis à tous (voire à personne) de s'orienter vers des études comme d'autres ont pu faire.

Je me souviens très bien dans mon enfance, que mes parents avaient bien des soucis à nourrir la famille. Les temps étaient durs. Le travail à l'usine ou sur les chantiers était la seule issue, mais à quel prix! Lorsque j'ai quitté le lycée, mon frère Gino travaillait déjà dans une robinetterie et mon frère aîné Jean-Claude était déjà au travail depuis l'âge de treize ans...
En ce qui me concerne, l'usine qui devait m'apporter la liberté m'a donné l'impression de me retrouver dans une prison. Il faut savoir que nous écumions 56h par semaine, 10h par jour du lundi au vendredi et 6h le samedi matin dans les vapeurs nocives du plastique. La cadence était à la limite du supportable. Sincèrement, c'était très dur. J'entends encore des mots plus qu'angoissants comme : "tu vas avoir une bonne retraite quand t'auras 60 ans!!! ". De quoi se poser des questions sur l'existence qui nous était imposée.

Gino était très doué dans les arts, en particulier, la musique, et la peinture. Les influences italiennes de mon père ne pouvaient pas être remises en question.
La musique est devenue pour nous un refuge, puis un combat, sans vraiment le vouloir. La preuve est que cela en dérangeait beaucoup (sauf mon père) en particulier à l'usine. Le choix de nos influences musicales était hors des sentiers battus. Bien évidemment, les ouvriers à l'usine adoraient Sheila, France Gall, Françoise Hardy (surtout en mini jupe) ainsi que toute la musique commerciale diffusée à cette époque.

J’avais le sentiment qu’ils ne pouvaient faire autrement et qu’ils étaient nourris culturellement sans se poser de questions, comme des oisillons à qui l’on donnait la becqué. Ce n’était pas de leur faute, mais le choix et la diversité culturelle était si restreinte que les choses s’arrêtaient là.

Les producteurs de ces "talents" (que je ne nommerais pas) étaient peu nombreux et occupaient toute la diffusion musicale en monopolisant tout le système.
Je ne dis pas qu'il n'y avait pas de talent en France, mais j'insiste sur le fait que la recherche du talent n'a jamais été une priorité pour ce système qui n'a d'ailleurs pas changé depuis. Le seul but commercial est prédominant.
Les anglais, n'avaient pas cette contrainte, même si bien sûr, cette réalité commerciale existait. Pour monter un groupe ou s'exprimer musicalement, il valait mieux être bon. De plus, ils n'avaient pas les freins que nos aînés ne cessaient d'enfoncer. Leurs anciens ou parents avaient un sentiment de joie et de liberté car leur sentiment de victoire contre le nazisme et Hitler était une vraie valeur (tout à fait justifiée). Les jeunes étaient bien plus libres de faire ce qu'ils voulaient et même encouragés par ceux qui avaient connu le danger que représente la privation de la liberté. Il en était tout autrement pour les Français, qui à l'inverse nous insultaient pour la longueur de nos cheveux et le port de nos jeans ou sur notre façon de nous habiller, en nous disant : "Une bonne guerre, ça vous ferait du bien". Notre réponse était de faire exploser les instruments afin d'exprimer nos émotions contre cette attitude répugnante très majoritaire à l’époque.

Soyons clairs, la France est dans mon cœur et j’aime mon pays. S’il en était autrement, je serais resté aux USA ou j’ai passé plus de dix ans de ma vie. Je ne suis en aucune manière anti-Français, mais je m’insurge devant l’attitude de nos politiques et de nos dirigeants toute tendance confondue, contre lesquels je suis farouchement en désaccord.

Je leur en veux beaucoup, car la vraie richesse et le vrai talent de notre pays est complètement spolié et gâché par la crainte de nos dirigeants (quels qu’ils soient) de perdre leurs influences, leurs pouvoirs et bien entendu la maîtrise de l’argent.

Je suis convaincu que cette attitude fait régresser la France et nous marginalise de plus en plus face aux autres pays occidentaux.

La preuve, ce matin, je découvre une voix magnifique, sublimée par une musique envoûtante sur ma radio. Je m’arrête un moment et j’apprends que cette voix est française originaire de Cergy (que les Goths ont bien connu car Pontoise a été notre fief durant un bon moment), qu’elle est française et bien entendu s’est rendue à Londres pour se concrétiser. Magnifique talent qui m’a beaucoup touché.
Il est évident que l’on ne peut franchement pas faire la comparaison entre ce qui se passait dans les années soixante chez les Anglo-Saxons et les Français.
La mentalité était et est toujours complètement différente.

Ce n'est pas un hasard si les "britishs" sont si bons. Ils avaient des moyens bien supérieurs aux nôtres tant techniquement que financièrement, avec en sus une mentalité appropriée. Très sincèrement, nous ne nous sommes jamais comparés à aucun groupe anglais ou américains.
Nous n'avons jamais prétendu être de leur niveau. Nous nous sentions franchement différents, voir seuls dans une Normandie qui commençait à peine à s'égayer, grâce aux jeunes et cette musique qui nous faisait oublier le flonflon et la ringardise française. Nous ressentions avec beaucoup d’intensité cette nouvelle vague comme un souffle de liberté, chaud, sain, dessinant déjà un autre monde… C'est bien là qu'il faut entendre Les Goths. Je pense qu'il ne faut à aucun moment oublier que nous étions en France dans un contexte français! De plus, nous étions très jeunes.
Lorsque la fin des Goths a sonné, j'avais tout juste 18 ans, et déjà la page était tournée. La seule chose que je regrette beaucoup pour ma part, est qu'il n'y ait jamais eu d'enregistrement "live", car c'est surtout là que les choses se passaient… En temps réel.

 

 

F : Après la rencontre inopinée de Bernard Faucher, vous commencez à répéter ensemble. Quels étaient vos influences à la base ?


B.F : Les toutes premières influences furent les Animals avec Eric Burdon dont la qualité vocale était impressionnante. Puis les Stones, les Beatles, John Mayall, les Yardbirds et les vieux bluesman américains comme Lightning Hopkins, Sony Boy Williamson, John Lee Hooker et bien d’autres. Les choses allaient très vite et on découvrait de nouvelles choses chaque semaine.

Le blues a été une voie inévitable à nos débuts car il donnait une notion technique et structurelle indispensable au Rock et à ce qui a suivi.

Nous n’étions cependant pas figés dans un couloir ou un tiroir. Nous étions très ouverts à toute forme de musique qui nous était sensible et je me souviens d’un album classique «Le Coq d’Or» de Rimsky Korsakof lors de répétition à la MJC de Gisors et la découverte (un peu plus tardive) des Mothers of Invention de Frank Zappa. Bien entendu, on adorait les Beatles, les Kinks, Cream, qui ont été pour nous la preuve par neuf que l’influence du blues était une essence indispensable. Je note au passage que l’on doit beaucoup aux Anglais cette acceptation et adaptation de l’influence noire américaine. Elvis, Buddy Holy, Gene Vincent et quelques autres, ont été les premiers à oser. Les Stones, les Beatles, Cream, John Mayall etc n’ont pas hésité à adapter le blues pour ressortir et créer des morceaux typiques de cette mouvance que l’on peut qualifier de divine. Le Jazz nous attirait et nous étions en admiration en écoutant John Coltrane. Il y a eu la voix extraordinaire d’Otis Reading et celle de Carla Thomas.

Dans l’histoire de l’humanité, tout conflit ou révolution se règle par les armes et les guerres. Jamais ou rarement on a parlé de cette guerre de velours des noirs américains qui s’est réglée sans réelle violence (en tout cas de la part des oppressés). Elle a pourtant bien existé et s’est déroulée par le biais de la culture des esclaves noirs qui subissaient une répression constante depuis leur arrivée sur le sol américain. On n'en parle pas comme une guerre, simplement parce qu’il n’y a pas eu le sang versé et la violence imputable à tout conflit. Elle est donc restée invisible, inconnue. Leur musique, leur talent de danseurs, ainsi que le sport ont été leurs seules armes. Ils nous ont séduit, ils ont enrichi notre monde et ont donné une sensation de joie et de bien être dans ces années à peine sorties de l’enfer.

Cette influence est pourtant plus grande dans la culture moderne que celle de tout autre guerre. C’est ce que je ressens profondément. La culture est plus apte à changer et à apporter des changements dans une société que les guerres et les révolutions sanglantes. Les évènements récents en sont la preuve. Il suffit d’ouvrir les yeux (en ce moment plus que jamais) pour voir à quel point et dans quel état nous sommes.

C’était une grande partie de l’esprit des Goths. Cela se concrétisait dans les salles de concert. C’était magique de voir autant de monde s’éclater à chacune de nos prestations. Il y avait vraiment un monde fou qui s’étoffait chaque semaine et ça se passait plutôt bien la plupart du temps. C’était très encourageant pour nous. Cela nous donnait l’impression de participer activement à ce qui nous semblait être cette révolution par la musique et l’esprit qui envahissait le monde à l’époque.

Ajoutons que la vie s’améliorait doucement et que même les plus graves entités négatives ne pouvaient lutter contre cette sensation de joie et de bonheur qui paraissait nous ouvrir les bras et nous montrer le chemin de l’avenir.


F : Le trio est alors en marche, ne vous reste qu’un batteur à trouver. Sur de nombreuses photos d’époque, on vous voit parfois à trois, parfois à quatre. Qui était ce quatrième membre ?

B.F : Nos premières apparitions se situent vers 65. Nous n’avions pas de batteur. Le «pick-up» (écouteur de téléphone) scotché sur la guitare de Gino et la basse de Bernard étaient reliés à un électrophone. Quant à moi, il me suffisait de gratter ma piteuse guitare avec véhémence. C’est en jouant dans un restaurant à Bézu-St.-Eloi que le fils du restaurateur s’est présenté. Il était batteur dans une formation musette. Rencontrer un batteur était vraiment chose rare. Philippe Sauteur s’est joint à nos délires musicaux sans réelle conviction. C’est l’époque des Welkins.

Très vite, les représentations du week-end devenaient incontournables. Le problème est que le siège du batteur était désespérément vide durant les répétitions dans la semaine. Ce qui me permettait d’assurer le remplacement sans regret et non sans plaisir. Mon père nous a fabriqué des enceintes acoustiques dotées d’un ampli Geloso. La période des Welkins a été très courte.

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F : Vous avez donc commencé à arpenter les bals populaires sous le nom des Welkins. Quel style de musique jouiez-vous alors à l’époque, et pouvez-vous nous raconter la vie d’un groupe de rock au milieu des années 60 ?

 

B.F : En réalité, nous avons supplanté les bals populaires. Il n’était pas question de jouer ne serait-ce qu’un air de musette - on se serait fait jeter. La soirée était ponctuée de quelques blues lents qui faisaient office de slows réparateurs pour souffler un peu et permettre de draguer à tous. Cela ressemblait beaucoup à des soirées Rock ou la gesticulation, le déhanchement et surtout le défoulement étaient de mise. C’était un rassemblement à ne pas manquer. Les jeunes (il y en avait beaucoup) ne pensaient qu’au weekend à venir pour se retrouver et s’éclater. Les bals musette sont très vite tombés en désuétude. Ils avaient leurs «clients» et nous avions les nôtres. Il était hors de question de s’opposer à quiconque ou quoique ce soit. Cela n’était pas nécessaire. Les choses se faisaient naturellement. Nous avions (j’ai toujours) une véritable tolérance envers ce qui nous entourait. Chacun a le droit de faire et d’être ce que bon lui semble, à condition de nous laisser vivre notre vie comme nous l’entendons. Par contre, ce n’était pas le cas pour les anti-cheveux longs et anti-Rock. Les confrontations au petit matin après de longues soirées pouvaient de temps en temps arriver. Cela n’était pas fréquent, car il y avait parmi les fans de rock des purs et durs qui ne se laissaient pas impressionner et c’était avec un certain plaisir qu’ils réglaient ce genre de situation. Les Goths bénéficiaient d’un service d’ordre sans jamais l’avoir cherché ou demandé. Certains de nos inconditionnels étaient toujours présents durant nos représentations et il n'y avait pas intérêt à «tirer sur le pianiste». En 66, si ma mémoire est bonne, nous étions à l’affiche d’un festival Rock à Boulogne sur mer avec un certain nombre de groupe.

Nous nous sommes retrouvés dans un bar dans une ruelle du centre-ville et nous nous sommes attardés un peu trop avant de rejoindre le lieu du festival. Nous étions ce jour là les trois Goths, mon frère aîné, qui était le chauffeur du groupe (nous n’avions pas de permis) et un copain marocain qui nous accompagnait souvent. Étant relativement loin, les potes et amis du groupe n’étaient pas encore présents et arrivaient directement à la salle de concert.

En sortant du bar, une bonne quinzaine de marins nous sont tombés dessus en nous traitant de tapette et en insultant notre pote marocain. On s’est pris une véritable toise qui a duré une vingtaine de minute. On s’est retrouvés sur scène à moitié estropiés, dans un état à peine croyable. Je ne me souviens pas que l’on a été très bons ce soir là.

 

F : Vous vous retrouvez de nouveau à trois peu de temps après, et c’est donc Bernard Faucher qui reprend les baguettes lors des répétitions. Vous jouez alors assez régulièrement au Donjon, l’une des rares salles de concert de Gisors. Comment se passaient les prestations live sans batteur officiel ? Vous souvenez vous d'autres groupes en Haute Normandie qui vous avaient impressionnés à l'époque?

 

B.F : Comme je le dis plus haut, la période des Welkins a été brève. Ce n’est pas Bernard Faucher qui a pris les baguettes. Bernard était bassiste. Il était franchement bon derrière sa basse. C’est moi qui prenais les baguettes pendant les répét jusqu’à ce que Philippe soit écarté par Yves Jouniaux qui trouvait que le trio fonctionnait parfaitement.

La salle du Donjon était la salle à Gisors où tout se passait, et on alternait avec un super groupe qui existait avant nous et que nous observions avec beaucoup d’attention. Il s’agit des Senders. Sans aucun doute le premier groupe dans le coin. Ils étaient vraiment très bons. Ils jouaient déjà lorsque j’avais 13 ans et ont ouvert les portes de l’histoire du Rock dans notre coin en Normandie. Ils ont été nos aînés et leur exemple a été un véritable encouragement pour nous. Ce sont eux qui ont donné cette réputation au Donjon à Gisors, car ils étaient là avant nous. Les espaces comme le Donjon se sont très vite multipliés. A Vernon, il y avait «Le Strasbourg». Puis les salles de bals et les boites comme la Balastière (toujours à Gisors) devenaient des lieux occasionnels pour les soirées Rock. Les fans passaient les soirées d’un lieu à l’autre. Incroyable joie de vivre quand j’y repense. Aucune compétition entre les Senders ou les autres et nous. Les groupes commençaient à bourgeonner ici ou là et il y avait de la place et des fans pour tout le monde. Chacun son répertoire, son registre pour le bonheur de tous. Il régnait une incroyable fraîcheur. Nous faisions des bœufs lorsque l’occasion se présentait.

J’ai gardé un excellent souvenir musical d’un groupe parisien à la Balastière nommé Dévotion. Ils étaient franchement très bons et c’était un régal d’assister à leurs concerts.

Un groupe avec qui nous adorions nous retrouver était les Sounds. Ils étaient du Nord. On se retrouvait de temps en temps, dont un jour mémorable, à Beauvais. Jouniaux pensait les produire, mais tout cela lui coûtait cher et il a dû laisser tomber faute de moyens.

Si le système avait été plus à l’écoute à cette époque, je suis convaincu que notre paysage musical et culturel se serait vraiment enrichi et diversifié.

Dieu merci, le web a réussi à démocratiser la constipation politique culturelle Française. Je souhaite de tout mon cœur que cela perdure et permette à un grand nombre de talents de pouvoir enfin s’exprimer.

 

http://3.bp.blogspot.com/-DEXE1yJt7v4/TVOhJbMchYI/AAAAAAAABJw/4B9qdda9cRk/s400/goths.bmpF : Vous faites alors la rencontre d’un producteur indépendant, Yves Jouniaux, qui tombe sous votre charme et vous fait monter à Paris. A ce moment précis, que s’est il passé dans votre tête ? Aviez-vous l’ambition de devenir réellement professionnel, et de laisser tomber le carcan de la quotidienneté ouvrière? Vous vous rebaptisez alors les Goths. Pourquoi ce pseudonyme ?

 

B.F : La rencontre avec Jouniaux a été pour ainsi dire le baptême des Goths. Il nous a doté d’instruments plus adaptés à notre style de musique et m’a procuré une batterie immédiatement après notre rencontre avec la conviction que nous avions une vocation de trio. Il était ancien disque-jockey et avait ses entrées dans les radios et maisons de disque.

Ils nous ramenait chaque semaine des titres fraîchement sortis de groupes américains ou British que les radios recevaient régulièrement. C’est de cette façon que nous avons pu découvrir Jimi Hendrix et beaucoup d’autres avant qu’il soient connus par le grand public. Tout se découvrait de manière très «underground», car il n’était pas question de diffuser cette invasion Anglo-Saxonne sur les ondes en France mis à part le Pop Club de José Arthur et Pierre Lattès, tard le soir.

Vous connaissez les Français, ils étaient prompts à la débrouille et parvenaient à dénicher ce qui était occulté.

Pour les fans de cette musique à l’époque, l’échange de disques et les découvertes étaient devenues un moyen de se retrouver et d’apprécier chacun à sa façon les nouveaux groupes et nouvelles sorties venues d’outre-atlantique. Cela a énormément compté sur la contestation des jeunes qui grandissait de plus en plus. Contrairement à l’objectif des politiques de l’époque, cela marginalisait encore plus l’ensemble de ces jeunes âmes.


F : J’ai lu ici et là que la découverte de Jimi Hendrix a été une vrai claque pour le trio. Ça été une influence majeure dans la musique des Goths ?


B.F : En 67, Jouniaux nous fait une grande surprise en nous emmenant à l’OLYMPIA pour assister à un concert unique. Jimi Hendrix, avec en première partie The New Animals avec Eric Burdon…

Comment raconter un tel moment ? D’autant plus que nous étions bien placés.

Eric Burdon a ouvert les rideaux en faisant mine de les pousser pour que ça commence plus vite et a laissé place à son groupe (dont le bassiste Chas Chendler, était ami et découvreur de Jimi Hendrix disait-on).

Très intenses, ils ont produit un concert d’une rare qualité scénique. Ils ont utilisé des fumigènes qui ressemblait plus à de la pâte à pain et je les vois encore sauter comme pour échapper à l’étouffement dans une musique vraiment de grande classe. Quand Jimi, Mitch Mitchell et Noël Reading sont arrivés, l’ambiance était d’une rare intensité.

Mitch Mitchell a donné quelques coups de grosse-caisse qui ont résonné dans le dossier de mon siège, puis il a jeté symboliquement une de ses baguettes dans les premiers rangs… Jimi s’est reculé comme effrayé lorsque le public s’est rué pour l’attraper…

Quelques tests sonores et puis… je laisse imaginer vos lecteurs fans d’Hendrix ce que cela a été et a surtout représenté pour les Goths. Je rappelle que j’avais 16 ans à cette époque.

A la fin du concert, à la sortie, les CRS nous attendaient et nous bastonnaient à l’aide de grandes matraques, allègrement, sans raisons apparentes, sauf certainement nous décourager de revenir à ce genre de manifestation.

Leur patron de l’époque, notre cher Papon, venait de s’occuper quelques années auparavant des algériens immigrés… sans problèmes et sans contestations de la part des biens pensants. Ceci dit, Papon n’était pas le seul à décider et à agir. Je vous laisse faire vos recherches pour savoir qui était à l’œuvre derrière ces agissements pré-68. On entend parler d’eux ces derniers temps et ce n’est pas très reluisant.

J’aurais tant aimé pouvoir conserver cet espace-temps afin de le partager avec les jeunes d’aujourd’hui… Ils comprendraient beaucoup plus de choses sur nos dirigeants qu’il n’y paraît.

Mon plus grand dégoût a été lorsqu’une grande marque automobile Française a choisi d’utiliser une des musiques d’Hendrix pour faire la pub de sa nouvelle gamme il y a de cela quelques années. La récupération de l’ambiance des années 60 et 70 à des fins commerciales avec des morceaux cultes m’inspirent une profonde sensation d'écœurement et de honte. Où sont-ils? Que font-ils? Que sont-ils devenus? Une autre marque française utilise aujourd’hui l'image de John Lennon en lui faisant dire ce qu’il ne dit pas, ça me paraît être une ultime provocation qui dévoile la perfidie et l’arrogance de nos dirigeants.

Un récent sondage indique que les jeunes n’ont pas la côte auprès des plus âgés…

A méditer sérieusement. On comprend mieux pourquoi notre société occidentale sombre dans une décadence certaine. Elle a toujours voulu tout voir et tout analyser du haut de sa suprématie. Toujours à voir le reste du monde comme se trouvant au plus bas de leur escalier, regardant les autres sans jamais tenir compte qu’ils ont eux aussi leurs propres visions et leurs propres horizons.

 

 

F : On est donc en 1967, vous avez les cheveux longs, et vous jouez alors une musique électrifiée et sauvage. Quels étaient les regards de la population à cette époque ? Le public pop était il réceptif ?


B.F : Comme je le dis au début de notre interview, il y avait deux populations. Les anciens et les jeunes. On étaient franchement des moins que rien pour les anciens, des homosexuels, des drogués, des fainéants, des anars, point barre. Le public pop s’identifiait à la nouvelle mouvance et subissait le même regard quand ils assistaient à nos concerts. Le reste du temps, pas de problèmes s’ils avaient un boulot dans la semaine. Les weekends étaient une partie de la vie ou les influences se révélaient, puis disparaissaient du lundi au vendredi.

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F : En 68 vous enregistrez votre premier 45t, qui détonne dans un paysage musical où le rock en France n’en est qu’à ses balbutiements. A la sortie du second, un album est en préparation, et sept titres sont mis en boite. Qu’est ce qui a empêché la sortie de Rêves de Silence à l’époque ? Quelles étaient vos relations avec le Business de l'Industrie musicale ?


B.F : Le problème a été la diffusion sur les antennes. Faute d’écoute sur les radios, le grand public n’avait aucun autre moyen d’accès à notre musique. Les ventes n’ont pas été mirobolantes, à peine plus 5000, ce qui n’a pas permis à Jouniaux d’honorer ses paiements pour les enregistrements et tout ce qu’impliquait la sortie d’un disque. Rappelons que Jouniaux se voulait être producteur libre. Il lui fallait tout assumer car EMI n’était pas producteur. Considérez qu’il s’agissait plutôt d’un imprimeur.

Lorsque les paiements n’ont pu être honorés, EMI a tout simplement écrasé et pilé l’entière production afin de récupérer l’acétate vinyle. «Rêve de silence», alors en préparation, a été purement et simplement abandonné. Je note que dans le travail qui a été fait pour cet album, le morceau «I remember» apparaît dans sa version d’origine. Deux versions ont été enregistrées et la seconde, plus commerciale, avait été choisie par Jouniaux. C’est cette version inédite qui apparaît dans «Rêves de silence». Je sais qu’il existe une bande avec les chants et quelques autres titres que l’on n’a pas retrouvé à ce jour.


F : Des anecdotes et souvenirs de vos passage au golf Drouot (69, 71) ? Et avez-vous tourné à l’étranger (Belgique, Angleterre) ? Quels étaient vos relations avec les autres groupes français qui ont défriché la scène garage en France tel que les 5 Gentlemen, les Gypsys, etc... ?


B.F : Je me souviens du jour où nous sommes passés au golf Drouot et avons remporté le tremplin.

Ce jour là, le groupe Iron Butterfly venait de sortir leur album «In-A-Gadda-Da-Vida» et passait en boucle entre les groupes qui se succédaient. Dans une salle à côté était projeté le film d’un concert de Frank Zappa et les Mothers of Invention. Mise à part la Belgique et la France, nous ne nous sommes jamais produits ailleurs.

Je ne connais pas les 5 Gentlemen et les Gypsys. On était considéré par les groupes Parisiens comme des provinciaux. Le mythe parisien était bien ancré et rien ne pouvait se faire sans passer par Paris. Sincèrement, nous avions un large public dans notre «province» et ça marchait à fond la caisse. On s’y sentait bien. Beaucoup de fans descendaient des banlieux et de Paris pour passer leur soirée du weekend au Donjon.

Ce n’était pas une nécessité de jouer à Paris pour faire du monde lorsque l’on se produisait. Gisors se trouve à 65 km de Paris. Ce n’était pas un obstacle, au contraire. Les fans venaient à nous, tout simplement.

 

F : Vos 2 SP sont devenus cultes dans les milieux de la «collectionnite» ? Qu’en penses tu quand tu vois vos singles approchant les 150 euros sur ebay ? Avez-vous gravé d’autres acétates ?


B.F : Les choses rares sont les plus appréciées, c’est sans doute la raison.

Non, nous n’avons pas produit d’autre vinyle.

 

F : En 69, Gino est appelé à faire son service militaire, ce qui sonne le glas des Goths, comme de nombreux autres groupes à l’époque. Ton sentiment face à cette époque ?


B.F : J’étais très jeune et la vie venait de s’ouvrir devant moi. Je pensais que tout allait de toute façon être aussi intense que l’expérience des Goths qui venait de s’achever. Gino est revenu de l’armée environ un mois et demi après, complètement transformé. Il a rencontré une superbe femme avec qui il a eu un enfant. Son orientation s’est tournée vers le jazz et il a cessé de chanter. Je ne sais pas vraiment comment il a interprété ces années absolument exceptionnelles. Il n’a jamais vraiment refondé un ensemble musical et s’est retranché dans la peinture et l’enseignement de la guitare. Bon prof, c’est certain.

Bernard (dit Nanard) est tombé dans une profonde dépression et ne s’est jamais remis de cette aventure. Dommage, c’était un bassiste hors pair doué d’un grand talent.

 

F : On a lu qu'une de vos dernières prestations était une messe de minuit. Qu'y avez vous joué ?


B.F : Non cela n’était pas l’une de nos dernières prestations, cela se passe en 66 ou 67. Nous avions un local dans un presbytère à Trie-Château près de Gisors qui nous était généreusement mis a disposition par le prêtre de la paroisse et en échange nous lui avons fait cette messe de minuit. Nous avons joué une version de «Douce Nuit» et si ma mémoire est bonne, quelques blues lents dont je ne me souviens pas les titres. Ce moment est assez dans la brume pour moi. Certes un super souvenir, car encore une fois cette église était bondée et l’ambiance géniale. Je revois bien cet orgue dans le fond de l’église avec cette machine électrique qui actionnait le manche du soufflet dans un boucan épouvantable.

 

F : Par la suite, tu t'es fait embaucher par Michel Magne au Château d'Hérouville. As-tu participé à des enregistrements ? Si oui lesquels ?

 

B.F : Je suis resté une petite année auprès de Dominique Blancfrancard chez Magne. Non je n’ai jamais joué sur scène avec Tucky Buzzard. Le seul enregistrement qui m’a valu ma participation a été l’album qu’ils ont enregistré, produit par Bill Wyman. Ils m’ont fabriqué une massue avec des baguettes utilisées pour les timbales en les enroulant de serviette de toilette maintenues par du scotch et j’avais d’un côté un pied de charley et l’autre une timbale enrobée d’une couverture.

Je devais appuyer le tempo tout simplement sous les regards des membres du groupe dans la cabine de son, morts de rire. Je les ai revu un an plus tard alors qu’ils se produisaient à Paris et ils m’ont invité à rester avec eux dans leur Hôtel «Lapérousse». On a mangé de la truite à l’amande et rigolé toute la soirée. Je me suis vraiment amusé avec les groupes qui passaient.

J’y ai rencontré Grateful Dead. Puis ce fût au tour de Gong avec David Allen et cet excellent saxophoniste nommé Bloomdido Bad de Grass qui a continué sous Gong- Shamal, (une vraie perle) que j’aimerai beaucoup revoir. Leur batteur se nommait Pip Pyle et ils étaient franchement hors normes, par leur gentillesse et leur simplicité. Gong est venu pour l’enregistrement de «Camembert électrique». Leur producteur se nommait Giorgio Gomelsky. Il est arrivé avec sa boîte à fromage car c’était un fin connaisseur et j’ai eu cette dégustation en sa compagnie car je suis un vrai fan de fromage moi-même et le chef de Magne se faisait fournir le top. Gomelsky produisait Soft Machine, Caravan, et le super groupe Magma.

Une super rencontre avait été celle avec Julie Driscoll alors qu’elle enregistrait avec un batteur de jazz nommé John Stevens. C‘était possible de prendre une guitare dans coin et être rejoint par Julie où un des membres du groupe et de partir dans de brèves impros…

Ce qui me fascinait le plus, c’est qu’en dehors des séances d’enregistrement durant les moments de réglage ou de mixage, les musiciens ne se séparaient quasiment pas de leur instrument. Le contrebassiste n’hésitait pas à descendre sa contrebasse (le studio se trouvait dans le grenier du château) pour s’installer dans le parc.

Une chanson me revient à l’esprit, fredonnée par Julie (qui deviendra peu après Julie Tipett en se mariant avec l’ex membre de King Crimson) «Some people don’t have the pleasure of this problem…»

Mais les Goths se trouvaient déjà derrière et je n’ai jamais parlé à tous ces gens de ma carrière Gothique. J’étais certain qu’ils ne connaissaient pas. Et puis à quoi bon parler du passé. Je ne me suis jamais servi et je n’ai jamais mis en avant de ma carrière Goth dans n’importe quelle situation. La vie restait devant moi et je n’avais aucune crainte, sinon une irrépressible envie d’en brûler la moindre seconde.

Ce n’est qu’en 95 ou 96 que notre technicien de l’époque de «MainstringTheater» après deux ans de travail ensemble m’a posé la question suivante : « T’aurais pas de la famille qui aurait appartenu à un groupe de Rock dans les années soixante qui s’appelait les Goths ?» Je suis tombé des nues car jamais j'en avais parlé à quiconque. Puis, Jean Philippe Bidaine et Eric Terral sont venus me rendre visite pour cet article dans «le club des années soixante». Les Goths m’ont rattrapé depuis et je me laisse faire…

F : Il aura donc fallu attendre 43 ans pour que resurgissent des catacombes les bandes de Rêves de Silence. A quel degré vous êtes vous impliqués dans la sortie en 2011 de l'album ? Et pourquoi Shadocks Music?


http://www.psychedelic-music.com/GIF/Goths.gif

B.F : Nous avons été contactés par un label Français il y a un peu plus d’un an. Ils nous ont rendu visite et nous ont fait savoir qu’ils étaient en possession de la maquette du 33T «Rêve de silence» Ils nous ont proposé de le produire sur vinyle après nous avoir laissé une copie de la dite maquette sur un support CD. Malheureusement, notre première impression au niveau du contact humain n’était pas excellente. Plus tard, nous nous sommes rendu compte que «Rêve de silence» et la 2ème version de «I remember» ne figuraient pas sur ce CD. Après réflexion, les doutes se sont accumulés sur leurs réelles intentions et certains détails nous paraissaient de plus en plus nébuleux.De plus les propositions financières n’étaient vraiment pas au rendez-vous pour un tel projet. Nous avons décidé de ne pas nous engager avec ce label. Pour conclure, ils ont mal pris notre engagement avec un autre label et ne sont plus du tout fans des Goths depuis… comme quoi, cela ne tenait pas à grand chose.

Depuis quelques années, nous recevons des mails d’un peu partout de la part de fan des Goths. Il y a environ 6 mois un fan espagnol nommé Enrique me contacte pour me faire savoir combien il apprécie la musique des Goths et aussi pour me poser des questions afin d’en savoir plus.

Son mail était vraiment cool et rempli de gentillesse. Je lui ai répondu bien évidemment.

Par la suite, il me conseilla de contacter un ami possédant un label en Allemagne m’assurant que nous n’aurions pas à le regretter.

Nous avons suivi son conseil et sommes tombés sur un vrai passionné des années soixante, grand connaisseur du Blues noir-américain et de son histoire. Son offre dépassait de très loin celle du label Français. Thomas Hartledge a été un vrai gentleman dans nos négociations et le courant est vraiment bien passé. Son offre dépassait de loin celle du label Français. Son label s’appelle SHADOKS MUSIC, 500 vinyles numérotés ont été mis en vente en janvier 2011. Il peut être trouvé sur le site suivant : http://www.psychedelic-music.com/new

Je conseille aux fans de ne pas trop traîner s’ils veulent se le procurer, car il n’y en a pas beaucoup.

 

 

F : Depuis quelques années, le net a permis un regain d'intérêt pour votre musique à l’aube des années 2000, à travers le monde, que ce soit en Angleterre ou aux États-Unis. Il n’y a qu’à voir les radios underground où l’on retrouve Out Of The Sun et Turnover sur les playlists. Ça t’inspire quoi ?


B.F :Vous imaginez ma joie quand notre technicien Antoine m’a demandé en 95, si je connaissais les Goths ! De plus il m’apprend qu’ils sont une bande de pote à écouter régulièrement «Turn over». Peu après il m’apporta un vinyle produit à Seattle représentant une compile des groupes et morceaux les plus fous des années 60 et 70. «Turn over» se trouvait dedans.

Bien entendu je suis très fier de tout cela. Comment ne pourrait-on pas l’être ? Malgré le fait que «Turn over» avait été édité à notre insu...

Je ne savais pas que nous étions sur des playlists dans des radios underground. Vous me l’apprenez. Je suis vraiment content de tout cela.

 

F : Aujourd’hui, tu t’occupes à plein temps d’un théâtre de marionnettes à fils itinérant (Mainstring Theatre) avec ta femme Darlene. Tu peux nous en toucher deux mots ? Et qu’est devenu ton frangin Gino ? As-tu gardé le contact avec Bernard Faucher ?


B.F : Peu après les Goths et Michel Magne, je me suis retrouvé à Paris un peu nu. Mon appétit pour les arts me rongeait intensément. Je rêvais cette fois d’une création musicale englobant le geste, la lumière et ses couleurs. Après quelques pérégrinations avec un groupe nommé Melocoton, j’ai fréquenté des étudiants des beaux arts qui me semblaient être très actifs. Ils peignaient des foulards sur de la soie et les vendaient. Ils créaient des improvisations théâtrales spontanées dans le métro en simulant un scandale à chaque porte d’une rame. Trop bons !!! Ils étaient très actifs et m’ont conforté dans mes désirs d’en savoir plus sur les arts en général.

Un beau jour, je me suis réveillé dans les Pyrénées avec une troupe de théâtre du nom de «Caroube» et j’ai pu expérimenter mon idée avec des gens de mon âge bourrés de talent, dont mon ami Pierre Cazalé. Il était très proche de moi dans ses idées et donnait dans tout ce qu’il trouvait : papier mâché, peinture, musique, théâtre, bref, tout l’intéressait. Rien ne l’arrêtait. Il était un peu fou, mais il était bon dans tout ce qu’il entreprenait. C’est lui qui m’a introduit à la marionnette à fils et celle-ci ne m’a jamais quitté.

Puis, inévitablement, le trop plein finit par arriver, surtout lorsque l’on se retrouve à une demi-douzaine à tout partager… Je suis parti pour diverses raisons.

Un ami qui revenait d’Inde m’a offert un magnifique Sitar. Je l’ai toujours, bien sûr et je l’utilise le plus souvent possible. A ce moment là, je participe à la création d’une troupe de rue avec beaucoup de musique (dont le sitar) et ma première marionnette.

C’était en 76. Inoubliable ! Nous avons écumé le sud à l’époque et avons terminé à Venise entre des carabiniers, puis virés du pays. Trop de monde autour de ces Français dans les rues. La politique et la police italienne étaient sur les dents à l’époque et tout rassemblement était interdit.

Je suis parti pour l’Angleterre jusqu’en 78. A mon bref retour, j’ai rencontré ce que je cherchais sans le savoir depuis toujours : Darlene, une américaine qui, comme moi, retournait dans son pays après plusieurs années passées en France.

J’ai vendu ma batterie à Caroube, j’ai pris mon sitar, ma guitare et je me suis retrouvé à Cincinnati dans l’Ohio, où m’attendait Darlene. Nous avons fondé le Théâtre Mainstring l’année suivante avec quelques potes qui nous fournissaient un super local. Je suis resté 10 ans sans revoir la France

Je n’ai pratiquement jamais revu mon frère Gino, qui est très différent de moi.

Bernard est toujours à Gisors. Nos chemins ne se croisent que très rarement.

 

F : Lorsque tu m’as répondu par mail à ma demande d’interview, j’ai tout de même senti une dose d’amertume sur cette carrière des Goths. Un gros regret ?


http://3.bp.blogspot.com/-xhVIRI34KvY/TVOkkfkITlI/AAAAAAAABKI/iyCMa4EaVfk/s400/P19-09-10_11.19.JPGB.F : Avant de répondre je suis allé voir les propos de mon mail pour être sûr de vous répondre en toute franchise. Je ne sais pas s’il y a vraiment de l’amertume, mais je crois comprendre ce que vous voulez dire quand je relis.

Peut-être une amertume envers la faillite du groupe face à la politique du show-bizz qui en nous jugeant «pas françaisement correct» a eu raison de nous sans qu’ils n’aient eux-mêmes rien eus à y gagner.

Mon regret s’exprime lorsque je me mets à la place d’un certain nombre de jeunes possédant du talent face à ce système toujours en place dans notre pays. J’espère qu'Internet leur donnera la joie et l’espérance que nous avons connu dans les années 60.

Il faut absolument qu’ils se battent afin de conserver cet espace démocratique et libre car s’ils ne le font pas ils en seront privés très bientôt.

Sachez que (comme souvent) les plus à la page, soi-disant à gauche, ou pour une «vraie démocratie», bref des gens bien intentionnés et anti-capitalistes se révèlent être plus impérialistes que l’empereur. J’en ferai l’expérience tout au long de ma vie, en particulier dans le monde culturel.

Personnellement, l’aventure des Goths a été ma première expérience et m’a situé dans cette vie qui s’ouvrait devant moi. C’est cette expérience qui m’a forgé et confirmé dans ce qu’allait être l’orientation que je devais entreprendre. J’ai eu de la chance dans le fond, car la vie qui a suivi et qui suit encore a pu être ancrée sur une base quasi indestructible. Chaque fois que les vents contraires se sont mis à souffler, je m’endurcissais et j’apprenais ce que je n’aurais jamais pu apprendre sans eux. Je n’ai jamais trahi mes sentiments et mes convictions. On peut certes changer dans la vie, elle est faite pour ça.

Mais ce qu’il a en face de moi ne change pas et il n’a jamais été question de revenir sur mon esprit toujours aussi rebelle. Je n’ai jamais appartenu à personne et cela ne se produira jamais.

Mon sentiment est que ce n’est plus la même histoire pour les jeunes aujourd’hui. Le système a pris goût à inhiber les talents et les créateurs et, comme une drogue, il ne peut s’en passer. Sachez qu’un très grand nombre de chercheurs, musiciens, mathématiciens, ingénieurs français quittent le pays chaque année pour d’autres horizons comme le Canada ou les États-Unis. Faites vos recherches et vous serez surpris du nombre.

Cela me donne le sentiment que la France se vide lentement de son sang.

 

F : Finalement, la pop en France a immergé au début des années 70, tout en se radicalisant. Quels étaient ton regard à l’époque sur la scène rock en France ?


B.F : Personnellement, j’ai complètement zappé le courant musical français dès le début des années 70. On écoutait beaucoup King Crimson, Soft Machine, le jazzrock naissant, et aussi, beaucoup moins connus, mais que je conseille, des groupes comme Pete Brown & Piblokto, dit «le poète de Londres», qui était à l’origine des paroles d’un certain nombre de morceaux de Cream. Brian Auger avec en particulier «A better Land». Une véritable cure de beauté et de paix avec la guitare de l’écossais Jim Mullen… On aimait Magma avec Christian Wander ainsi que Gong et assistions à leur concert lorsque l’occasion se présentait.

Dès 76, je suis parti pour ne revenir qu’en 86.

La Marionnette à fils m’a permis de conserver mon essence musicale. C’était le but au départ. J’ai créé de quoi faire deux bons albums. Vous serez surpris d’entendre combien les Goths sont encore présents dans ces compositions. Vous pouvez entendre un extrait dans notre site internet : www.mainstring.fr en vous rendant dans la planète spectacle ou sur youtube dans «l’homme invisible mainstring».

Vous remarquerez que je me suis recréé le trio basse, guitare, batterie.

Il y en d’autres qui sont plus sulfureux, et je compte bien en faire un CD un jour.

Pour finir, à l’heure d’aujourd’hui, j’aimerais beaucoup aider les jeunes talents en allant de la composition à l’accompagnement avec mon sitar indien en particulier et mettre à leur service mes acquis et mon expérience musicale.

Seuls les moyens m’en empêchent. Nous avons débuté cette forme de passation avec des stages sur la marionnette à fils, mais j’aimerais beaucoup faire hériter la dimension «Goth» à la musique actuelle. (pour ceux qui l’entendent, bien sûr).

Je rêve d’un grand mouvement Goth sans frontière avec en priorité la liberté de l’expression musicale et artistique. Il faut lutter pour une vraie démocratie et le mieux est de commencer par la liberté de l’expression culturelle. Je suis un inconditionnel de l’éducation, la recherche, et la culture. Il faut faire de la place aux jeunes et les laisser décider du monde qu’ils s’apprêtent à vivre. Les biens nommés et la sphère des politiques ne se préoccupent pas assez de leur avenir et s’apprêtent à leur laisser une dette abyssale qui va les appauvrir à un point dont on ne mesure pas encore l’importance.

Il y a énormément de choses à faire pour pallier à cette destiné que nous réserve le système. Le pillage a déjà commencé. Il suffit de mesurer ce que certains s’attribuent en argent, mais aussi en pouvoir de décision (car l’un ne va pas sans l’autre), et ce qui est décidé pour ceux qui n’ont rien ou si peu. L’écart est plus que préoccupant.

Bien à vous tous

Bruno le Goth

Entretien mené par Lou, avec la collaboration de Boosty et d’Othall.

 

 

commentaires

isywybad 26/06/2015 14:40

excellente interview ! je viens de découvrir le groupe par hasard, je vais poncer le filon maintenant!

CHRISTIAN.BAVAN 22/03/2011 10:28


super!comment.çe.procurer.lesdisques42.ans.après.laferme.a.saint-pierre.demaneville.dingue!


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